Ca y est ! C’est parti les enfants !…
L’édition 2006 du Concours des Meilleurs Mots lUUs est lancé !
Pour celles et ceux qui veulent rattraper le train en marche avant la date limite de participation du 20 novembre, n’hésitez pas à participer dès aujourd’hui: les règles sont là.
Pour ce que j’ai vu [déjà 4 participations à ce jour], le concours part sur les chapeaux de roue avec un très bon niveau ! ;o)
Aujourd’hui, une très belle page par Roméo et un Flaubert comme on le connaît pas habituellement par Brigetoun !
Que les Meilleurs Mots lUUs gagnent !
Be cool, be open.
UU
Meilleurs mots lus #1
Roméo – Extrait d’« Une trop bruyante solitude », de Bohumil Hrabal
[Depuis 35 ans, Hanta écrase de vieux livres sous une presse hydraulique…]
Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c’est toute ma love story. Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans que, lentement, je m’encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont, pendant tout ce temps j’ai bien comprimé trois tonnes ; je suis une cruche pleine d’eau vive et d’eau morte, je n’ai qu’à me baisser un peu pour qu’un flot de belles pensées se mette à couler de moi ; instruit malgré moi, je ne sais même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j’ai lues. C’est ainsi que, pendant ces trente-cinq ans, je me suis branché au monde qui m’entoure : car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu’à ce que l’idée se dissolve en moi comme l’alcool ; elle s’infiltre si lentement qu’elle n’imbibe pas seulement mon cerveau et mon cœur, elle pulse cahin-caha jusqu’aux racines de mes veines, jusqu’aux radicelles des capillaires. Et c’est comme ça qu’en un seul mois je compresse bien deux tonnes de livres, mais pour trouver la force de faire mon travail, ce travail béni de Dieu, j’ai bu tant de bière pendant ces trente-cinq ans qu’on pourrait en remplir une piscine olympique, tout un parc de bacs de carpes de Noël. Aussi, bien malgré moi, je suis devenu sage : je découvre maintenant que mon cerveau est fait d’idées travaillées à la presse mécanique, de paquets d’idées. Ma tête dont les cheveux se sont tous consumés, c’est la caverne d’Ali Baba, et je sais qu’ils devaient être encore plus beaux, les temps où toute pensée n’était inscrite que dans la mémoire des hommes. En ces temps là, pour compresser des livres, il aurait fallu presser des têtes humaines, mais même cela n’aurait servi à rien, parce que les véritables pensées viennent de l’extérieur, elles sont là, posées près de vous comme une gamelle de nouilles, et tous les Konias, tous les inquisiteurs du monde brûlent vainement les livres : quand ces livres ont consigné quelque chose de valable, on entend encore leur rire silencieux au milieu des flammes, parce qu’un vrai livre renvoie toujours ailleurs, hors de lui-même…
Commentaire de Roméo
Ce petit livre (‘Points’, Robert Laffont 1983, 125p) a été pour moi une découverte émerveillée, par un style simple et plein d’humour féroce, et d’un sens de l’absurde, qui touche le cœur du lecteur, et remue beaucoup de choses sur et autour de la lecture et des livres, mais va plus loin encore…Il illustre tragiquement la condition de l’esprit dans les pays soumis aux ‘bienfaits’ de la normalisation soviétique à Prague. On pense à Kafka. J’ai vraiment beaucoup aimé : une humanité et une sensibilité à fleur de peau et aussi enracinée et désabusée.
Meilleurs mots lus #2
Brigetoun – Extrait d’une lettre à Louise Colet le 15 juillet 1853, de Gustave Flaubert
Il n’a pas l’instinct de la vie moderne, le cœur lui manque ; je ne veux pas dire par là la sensibilité individuelle ou même humanitaire, non, mais le cœur, au sens presque médical du mot. Son encre est pâle. C’est une muse qui n’a pas assez pris l’air. Les chevaux et les styles de race ont du sang plein les veines, et on le voit battre sous la peau et les mots, depuis l’oreille jusqu’aux sabots. La vie ! la vie ! bander tout est là ! C’est pour cela que j’aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie. Elle est là toute nue et en liberté. Toute la force d’une œuvre gît dans ce mystère, et c’est cette qualité primordiale, ce motus animi continuus (vibration, mouvement continuel de l’esprit, définition de l’éloquence par Cicéron) qui donne la concision, le relief, les tournures, les élans, le rythme, la diversité. Il ne faut pas grande malice pour faire de la critique ! On peut juger de la bonté d’un livre à la vigueur des coups de poing qu’il vous a donnés et à la longueur de temps qu’on est ensuite à en revenir. Aussi, comme les grands maîtres sont excessifs ! Ils vont jusqu’à la dernière limite de l’idée. Il s’agit, dans Pourceaugnac, de faire prendre un lavement à un homme. Ce n’est pas un lavement qu’on apporte, non ! mais toute la salle sera envahie de seringues ! Les bonshommes de Michel-Ange ont des câbles plutôt que des muscles. Dans les bacchanales de Rubens on pisse par terre. Voir tout Shakespeare, etc., etc.,… Je crois que le plus grand caractère du génie est, avant tout, la force. Donc ce que je déteste le plus dans les arts, ce qui me crispe, c’est l’ingénieux, l’esprit. Car pour avoir ce qui s’appelle du mauvais goût, il faut avoir de la poésie dans la cervelle. Mais l’esprit, au contraire, est incompatible avec la vraie poésie.
Commentaire de Brigetoun
Envoyé par Brigetoun qui se demande bien pourquoi elle a choisi ça. Parce qu’on est bien dans la correspondance des écrivains et, entre autres, dans celle de Flaubert, quand il oublie de jouer les bourgeois égoïstes.
