Meilleurs mots lus #17 et #18 : ZeBigBro et Marine

Et voilà le coup de théâtre inattendu !!! Enorme ! A la dernière minute [à 1h20 du matin], alors que j’allais clôre hier soir le Grand concours 2005 des meilleurs mots lus [j’avais déjà tapé le texte introductif de la note, vous imaginez ?], je reçois in extremis la participation de ZeBigBro [vous vous rappelez ? C’est mon frère aîné habitant aujourd’hui en Californie depuis de longues années…]

Raaaaah la la, qu’est-ce que ça m’a fait plaisir de le voir resurgir comme ça, tout d’un coup ! Et pour un coup de théâtre, c’en est vraiment un !!! Il a choisi comme mots lus, un poème écrit par une de mes nièces américaines, jeune fille de 17 ans d’une de mes nombreuses cousines germaines ! ;o)

[jmesuiléssépoucélacravat>> Voici l’explication de la 4ème dimension… ;o)]
Et puis un autre patatra : alors que j’avais tout publié ce jour à 14h, le texte de ZeBigBro, ainsi que celui de Sweet Mary et le mien, et ben, notre copine Marine, de la *vraie* vie s’empresse de taper son texte avant sa réunion de l’après midi, son bouquin sur son bureau au boulot, avec l’agrafeur dessus pour pouvoir lire et taper en même temps ses meilleurs mots lus ! Deuxième coup de théâtre donc : je dois supprimer ma note et en ré-écrire une autre pour pouvoir la publier elle-aussi… ;o)

Bienvenue donc à leur participation de dernière minute ! En même temps, ça m’arrange, ça fera un nombre tout rond pour ce Grand concours des meilleurs mots lus, avec 20 textes au final, en comptant celui de Sweet Mary et le mien [que vous connaissez déjà a priori], qui seront publiés semaine prochaine.

Be cool, be open.

UU

ps : tomorrow morning, Sweet Mary and I will fast-train to Waterloo station. There is a big teuf at Mireille from London’s place. Fab – bien sûr – est de la partie ! It’s gonna be fun and grooooovy, baaaabby !… ;o)

Meilleurs mots lus #17
Ces meilleurs mots lus sont extraits d’un poème récemment écrit par Lily, une de mes nièces [la fille d’une des mes nombreuses cousines germaines, vivant aujourd’hui aux US], qui a 17 ans révolus.
Mots lus par : ZeBigBro
Blog : Je n’arrête pas de lui dire d’en ouvrir un, de blog, mais il veeeeuuut pas !! ;o)
[NdUU : Quelques mots traduits par mes soins entre crochets]

There once was a little boy.
And he was happy to say the least.
One day he looked up at the sky,
And decided he was going to catch a cloud.
He shouted to the whole world
That he would catch a cloud
Because he said he would
And life wasn’t finished
Until he did so.
So he pulled out scissors, tape, paper
Everything he needed to build a kite.     [un cerf-volant]
But the hours dragged on    [Mais les heures passèrent]
And the little boy got tired     [fatigue]
He still was excited
But thought he deserved a nap    [il méritait une petite sieste]
And so he laid his small head down
And told himself
He would catch his cloud when he woke up
The little boy never finished his kite
Or caught his cloud.
He had grown into a teenager     [adolescent]
And suddenly there was no more time
To build ladders and catch clouds    [échelles]
And dream.
There was school, and work, and girls
But every once in awhile
When there was nothing to do
He’d look up at the sky
See his cloud just waiting for him
And felt inspired
He remembered the day
He shouted to the whole world
That he would catch a cloud
So he borrowed some wood     [emprunta]
And went into the garage
To build a ladder.
But the hours dragged on
And Alice James had agreed to go on a date
At Seven o’ Clock
He still was excited
But Alice was so pretty
And so he went to the movies
And told himself
He would catch his cloud when he came home
The teenage boy never finished his ladder
Or caught his cloud.
He was now a man
And grown men thought of
Stocks, Church, and the Wife     [Actions en Bourse]
He had a Six o’ Clock meeting
Every Thursday and Friday
But every once in awhile
When he was sitting in his tiny office    [petit bureau]
He’d look up at the sky
See his cloud still waiting for him
And felt angry
He remembered the day
He shouted to the whole world
That he would catch a cloud
So he researched online
The mathematical formulas and materials
On how to build a rocket
But the hours dragged on
And he had missed his son’s soccer game    [match de foot]
And his daughter’s ballet recital
He was still excited
But his children were growing up without him
And so he attended to his family
And told himself
He would catch his cloud when his children were all grown up
The man never finished his rocket
Or caught his cloud
He was now an old man
And time seemed to be running out
He was frail and bedridden     [frêle et grabataire]
Going to sleep at Eight o’ Clock
But every once in awhile     [Mais de temps à autre]
When he’d sit in his rocking chair
He’d look up at the sky
See his cloud always waiting for him
And felt sad
He remembered the day he shouted to the whole world
That he would catch a cloud
So he asked his grandchildren
To catch the cloud for him
But the hours dragged on
And the old man got very sick
He was still excited
But life for him ended just one second too early     [trop tôt]
And so he went to heaven
And finally had to tell himself
That even though he could have caught his cloud
He chose not to.

Commentaire du participant : My entry for your meilleurs mots lus.
It is not Nobel prize winner but I think it is
meaningful, plus the author is only 17 years old and
she is our niece. We do have a poet in the family.

Meilleurs mots lus #18
Ces meilleurs mots lus sont extraits de : "Dalva", de Jim Harrison (p. 390, éd. 10/18)
Mots lus par : Marine
Blog : Je n’arrête pas de lui dire d’en ouvrir un, de blog, mais elle veeeeuuut pas !! ;o)

Note : Duane est le mari de Dalva.

J’ai enfermé le chiot dans la cuisine, je suis sortie et j’ai sellé Pêche. Elle piaffait d’impatience et a dispersé les oies en tournoyant sur elle-même. Je suis partie vers l’ouest en laissant ma jument s’échauffer avant de la lancer au galop, ce qu’elle désirait selon moi. Nous avons longé les champs de luzerne, suivi les vieilles pistes de tracteur et de gibier entre la luzerne et les rangées concentriques d’arbres coupe-vent. Nous allions si vite que je fermais presque les yeux, et que les moucherons qui frappaient mon visage me faisaient mal. Je l’ai laissée partir au grand galop sur une ligne droite d’environ quatre cent mètres, et quand je l’ai ramenée au petit galop je me suis aperçue que j’avais hurlé tout du long avec le vent dans les oreilles. Maudit soit le monde qui m’enlève mon père et mon fils. Ainsi que mon mari. C’est bien plus, je l’espère, que de l’apitoiement sur moi-même ; lorsque j’ai continué de hurler, les yeux de Pêche ont roulé vers moi pour savoir si c’était de sa faute. Je me suis penchée en avant jusqu’à ce que mon visage touche presque sa crinière. Je suppose que je hurlais vers Dieu, je ne réclamais pas son Unicité dans ma détresse, je réclamais seulement ce que j’étais. La douleur montait toujours de mon estomac vers mon cœur, ma gorge puis ma tête avant de redescendre pour accomplir un nouveau cycle. Des alouettes et des piafs voltigeaient devant nous au-dessus de l’herbe ; j’ai ralenti notre allure en passant la main sur les flancs écumants de ma jument. Nous avons traversé les derniers coupe-vent avant la fondrière. D’innombrables fléoles des prés couvraient maintenant les bas-côtés du chemin, et des merles à ailes rouges se perchaient sur les têtes des fléoles qui oscillaient sous leur poids. Quel est ce putain de monde où nous vivons ?, leur ai-je demandé. Pêche a frissonné en humant l’eau ; quand nous avons atteint la rivière et le trou d’eau, je lui ai laissé la bride sur le cou, et elle a aussitôt exécuté un saut fantastique pour plonger. C’était la rivière où Charlene m’avait jadis hissée vers la surface alors que j’avais désiré rester au fond. Nous avons décrit un cercle ; puis nous sommes remontés sur la berge opposée près du tipi de Duane et du crâne de cerf blanc accroché à sa branche. J’ai bondi à terre, dessellé Pêche pour qu’elle puisse se rouler dans sa poussière bien-aimée. Comme le soleil de cette fin d’après-midi était chaud, j’ai retiré mes vêtements que j’ai tordus pour en chasser le plus d’eau possible, puis mis à sécher sur un buisson. Je tremblais un peu ; alors sans raison, je me suis roulée dans le sable et la poussière. Je me suis relevée en riant tandis que Pêche m’observait, puis je me suis encore roulée dans le sable. C’était si merveilleux que je me suis demandée pourquoi je n’avais pas fait ça avant. Je me suis laissée rouler le long de la berge, puis plongée dans l’eau. Pêche a dévalé la pente au galop, puis fait un bond magnifique dans la rivière. Nous sommes aujourd’hui de sacrées filles, ai-je pensé.

Commentaire du participant : C’est un beau bouquin… Et ce paragraphe allie ténèbres, lumière, humour comme dans l’ensemble du roman…
Je soupçonne la traduction d’être assez mauvaise (énorme faute à l’avant-avant-dernière phrase – j’aimerais le relire en anglais pour voir même si ça ne doit pas être facile). Du coup on est parfois un peu gêné dans la lecture, mais ce livre a quand même un souffle incroyable. Ca m’a presque réconciliée avec l’Amérique, disons réconciliée avec une partie de l’Amérique, ce qui peut toujours être mis au crédit de l’année 2005.
En 2006, promis je serai à l’heure et je prendrai un texte dans un polar…

 

L’Europe part en fumée : c’était il y a tout juste 6 mois

OuinonSix mois déjà.
C’était bien la première fois que je discutais autant politique avec mes ami(e)s, nos ami(e)s.

Même Sweet Mary s’était jetée dans cette mêlée, corps et âme, j’aurais envie de dire.

Et puis, aujourd’hui, j’ai bien l’impression que l’Europe, petit à petit, part en fumée. La Pologne ne veut plus de l’Euro. Toujours pas d’accord sur le budget européen. Et ce fameux plan B qui n’a jamais existé…

De dépit, j’ai mis le TCE dans la cheminée, voilà dix jours. Il a mis du temps à brûler le bougre. Il a résisté comme un ultime chant du cygne. Puis cela m’a rappelé d’un coup que le soir du dimanche 29 mai 2005, j’avais eu une larme qui a roulé sur ma joue. Il était 20h01. J’avais alors serré ma douce Marie, très fort dans mes bras. En silence. Un long silence qui a duré une nuit.

Aujourd’hui, qui travaille vraiment sur le rêve étoilé européen ? J’ai bien l’impression que tout le monde s’en fout désormais de l’Europe. Comme un tabou qui s’est malencontreusement brisé. Chacun pour soi. La solidarité de Solidarnosc ne doit plus émouvoir personne. L’homme est un animal à la mémoire historique bien courte. Et je ne parle même pas de la der des der. Je parle d’hier, d’avant hier…

Tce_au_feu
Tenez, j’ai entendu un truc intéressant sur France Q avant hier.
Peut-être que la France devrait plutôt se tourner véritablement vers la
Méditerrannée. En organisant un réseau extrêmement dynamique d’échanges
économiques, culturels, artistiques entre les grandes villes de la
Méditerrannée : Marseille, Barcelone, Naples, Tunis, Athènes, Istanbul,
etc. Ces villes merveilleuses, envoûtantes qui ont gardé leur charme
millénaire. Du temps de ces échanges extrêmement riches entre
civilisation arabe et civilisation occidentale. Et si c’était à refaire
maintenant ?

[Try to] Be cool, be open.

UU

Meilleurs mots lus #15 et #16 : Bourrique et Yann

Le match du jour : Honoré de Balzac contre un calife !
Ma publication du jour est une oxymore à elle toute seule. ;o)
Diantre, ça part dans tous les sens pour cette fin de festival de mots lus…

Be cool, be open.

UU

Meilleurs mots lus #15
Ces meilleurs mots lus sont extraits de : "Béatrix", de Honoré de Balzac
Mots lus par : Bourrique
Blog : Bourriquenews

Résumé des épisodes précédents…
Calyste a gros chagrin d’amour. Il en meurt.
Sa famille bretonne, dévote, pauvre et quelque peu ladre se lamente…
Et là se révèlent des richesses de bourse et de coeur de façon plutôt cocasse…

« (…)
–    Peut-être ferions-nous bien, dit le curé de Grimont, de prier Melle des Touches de venir voir Calyste.
–    Elle ! s’écria la vieille Zéphirine, l’auteur de tous nos maux, elle qui l’a diverti de sa famille, qui nous l’a enlevé, qui lui a fait lire des livres impies, qui lui a appris un langage hérétique ! Qu’elle soit maudite, et puisse Dieu ne lui pardonner jamais ! Elle a brisé les du Guénic.
–    Elle les relèvera peut-être, dit le curé d’une voix douce. C’est une sainte et une vertueuse personne ; je suis son garant, elle n’a que de bonnes intentions pour lui. Puisse-t-elle être à même de les réaliser !
–    Avertissez-moi le jour où elle mettra les pieds ici, j’en sortirai, s’écria la vieille. Elle a tué le père et le fils. Croyez-vous que je n’entends pas la voix faible de Calyste ? à peine a-t-il la force de parler. »
Ce fut en ce moment que les trois médecins entrèrent ; ils fatiguèrent Calyste de questions ; mais, quant au père, l’examen dura peu ; leur conviction fut complète en un moment, ils étaient surpris qu’il vécût encore. Le médecin de Guérande annonça tranquillement à la baronne que, relativement à Calyste, il fallait probablement aller à Paris consulter les hommes les plus expérimentés de la science, car il en coûterait plus de cent louis pour leur déplacement.
« On meurt de quelque chose, mais l’amour, ce n’est rien, dit Melle de Pen-Hoël.
–    Hélas ! quelle que soit la cause, Calyste meurt, dit la baronne, je reconnais en lui tous les symptômes de la consomption, la plus horrible des maladies de mon pays.
–    Calyste meurt ? » dit le baron en ouvrant les yeux d’où sortirent deux grosses larmes qui cheminèrent lentement, retardées par les plis nombreux de son visage, et restèrent au bas de ses joues, les deux seules larmes qu’il eût sans doute versées de toute sa vie. Il se dressa sur ses jambes, il fit quelques pas vers le lit de son fils, lui prit les mains, le regarda.
« Que voulez-vous, mon père ? lui dit-il.
–    Que tu vives, s’écria le baron.
–    Je ne saurai vivre sans Béatrix, répondit Calyste au vieillard qui tomba sur son fauteuil.
–    Où trouver cent louis pour faire venir les médecins de Paris ? il est encore temps, dit la baronne.
–    Cent louis ! s’écria Zéphirine. Le sauverait-on ? »
Sans attendre la réponse de sa belle-sœur, la vieille fille passe ses mains par l’ouverture de ses poches et défit son jupn de dessous, qui rendit un son lourd en tombant. Elle connaissait si bien les places où elle avait cousu ses louis, qu’elle les décousit avec une promptitude qui tenait de la magie. Les pièces d’or tombaient une à une sur sa jupe en sonnant. La vieille Pen-Hoël la regardait faire en manifestant un étonnement stupide.
« Mais ils vous voient ! dit-elle à l’oreille de son amie.
–    Trente-sept, répondit Zéphirine en continuant son compte.
–    Tout le monde saura votre compte.
–    Quarante-deux.
–    Des doubles louis, tous neufs, où les avez-vous eus, vous qui n’y voyez pas clair ?
–    Je les tâtais. Voici cent quatre louis, cria Zéphirine. Sera-ce assez ?(…) »

Commentaire du participant : Je retourne à mes premières amours. Spontanément, à la découverte du concours, j’ai pensé à Béatrix de Balzac.
J’ai été très impressionnée par ce livre et son côté universel… Un véritable concentré de la comédie humaine.
Julien Gracq dit à son propos qu’il s’agit d’un "roman hors-série d’une ampleur de registre à peu près unique".
Il est vrai que cette variété impresionne. Balzac, qui a divisé sa comédie humaine en divers genres, les regroupe quasiment tous ici :
scène de province, scène parisienne, étude de moeurs, étude philosophique.
La poésie enchanteresse liée à une longue, TRES longue (sic) évocation de la Bretagne vire ensuite en poésie noire, urbaine.
Deux mondes s’affrontent, celui de la tradition, de l’immobilisme et le monde du progrès et de la passion.
Calyste, qui appartient à ce premier monde, sera tenté par le second. Il va l’approcher, se laisser séduire… Pour demeurer dans le sien.
On ne peut échapper à sa destinée.
Béatrix est presque une roman "people" puisque l’évocation des amours de Melle des Touches/Camille Maupin seraient celles de George Sand qui s’est laissée aller à quelques confidences auprès de Balzac. Cependant, Balzac s’en est inspiré et y a déposé sa trame romanesque propre. Le XIX° a voulu y voir le portrait de Liszt alors que Balzac lui-même reconnaissait qu’il s’agissait d’un autre musicien.
Sélectionner un extrait de ce livre relevait vraiment de l’épreuve… En soi, il est déjà une synthèse de sa comédie humaine… Pour le maître de la digression, c’est un exploit.
J’ai failli choisir une lettre de Camille à Calyste, celle qui scelle son destin, qui l’entretiendra dans sa sphère, celle de la tradition… Dans cette lettre, on peut y lire cette phrase :" la femme n’est égale à l’homme qu’en faisant de sa vie une continuelle offrande". Puis, finalement, en bonne bourrique que je suis, j’ai sélectionné un petit passage qui ne manque pas d’humour.
Béatrix se lit dans son intégralité. Point.
Donc, fendons-nous la poire avec Honoré.

Meilleurs mots lus #16
Ces meilleurs mots lus sont extraits d’un discours de Abou Bekr, Calife de l’an 10 à 13 de l’hégire et amis du prophète
Mots lus par : Yann
Blog : Une chimère à Babylone

"Une fois que Abou Bekr a été désigné calife, il a déclaré:
-Me voici devenu émir des Croyants et, cela, contre mon gré! Au nom de Dieu, j’ai vraiment souhaité que l’un d’entre vous prenne ma place!…
Si en me donnant cette responsabilité, vous attendez de moi que je vous commande comme le faisait le Prophète (sur Lui soit le Salut), je vous le dis tout net: je n’en suis pas capable. Le Prophète, Dieu l’a honoré  et l’a fortifié de son Message!….. Moi, je ne suis qu’un homme ordinaire et je ne suis pas meilleur que vous!
Je vous le demande, ô Croyants, veillez sur moi: si vous me croyais sur le droit chemin, suivez-moi, prenez exemple sur moi. Mais si vous me voyez dévier et sortir du droit chemin, redressez moi: sachez que j’ai un Satan qui m’habite alors!
Et si vous me voyez un jour en colère, je vous en prie, évitez-moi: je
ne voudrais pas alors être une cause de trouble sur vos coeurs et sur votre humeur!…"
in Ibn Saad, Tabakhat el Kobra, III.

Commentaire du participant : J’aime beaucoup ce texte parce que c’est un puissant qui reconnaît sa faiblesse. Un homme qui dit ses limites, pour le bien de tous. Il n’essaie pas de tromper son monde en se croyant supérieur, en se montrant supérieur. Il a conscience de sa condition et en avertit les autres. Tous nous devrions faire un tel serment aux gens que l’on encadre ou que l’on met dans nos vies. Un bel exemple à suivre, qui date de 630 AC… La sagesse n’est pas pour demain.

Rites, fondue au chocolat et temps cyclique

Sic me faisait remarquer [off-blog] que je créais des rites. Là sur mon blog. J’ai été époustouflé par sa remarque, parce que celle-ci trouve un écho qui va largement au delà du blog, qui imprègne la *vraie* vie. Ma *vraie* vie.

Oui, je crée des rites, je l’avoue.

Ainsi, chaque hiver, depuis quelques années, nous organisons avec douce Marie une fondue au chocolat.

Ne trouvez-vous pas que le temps passe vite ? Trop vite ? Qu’il vous paraît linéaire, trop linéaire. Professionnellement ou personnellement. On fonce, tête baissée. Droit devant. Dans notre société moderne, le temps est devenu linéaire. Un trait droit. Une longue piste sans but, sans fin.

Ne trouvez-vous pas que la ligne droite fait peur ?

En d’autre temps, plus mythologiques, où on sacrifiait à d’autres rites [païens ou non], le temps était cyclique. Le soleil se levait, se couchait. Et ainsi de suite. Les saisons se succédaient au rythme des récoltes, du travail de la terre puis à nouveau de l’ensemencement. Et ainsi de suite. Les années se succédaient et se *ressemblaient*. Le temps était mythique. Cyclique. Comme un grand rond mystique.

Ne trouvez-vous pas que la figure du cercle est chaleureuse ?

[Attention, je ne suis pas un béat nostalgique du retour à la nature – Vendredi ou les limbes du Pacifique, ce n’est pas pour moi. D’ailleurs, nous sommes Mercredi…]

Depuis, une quantité incommensurable a coulé sous les ponts. Aujourd’hui, les années se suivent mais ne se ressemblent plus. Evénements géopolitiques divers, petites décisions au jour le jour qui vous changent l’existence par petites touches ou grandes ruptures dans nos vies, pour le meilleur comme pour le pire… On fuit tous quelque chose. Fuite vers l’avant. Fuite sans se retourner. Le grand avènement du temps linéaire. Mais avons-nous le choix ?

Pour palier cela, je ré-introduis à ma modeste échelle une parenthèse temporelle sous forme de temps cyclique, de rites. Puisque le rite, par sa répétition, courbe l’échine du temps pour faire d’une droite menaçante, un joli rond rassurant.

Ainsi, du concours permanent des MAC.
Ainsi, du Grand concours 2005 des meilleurs mots lus.
Et ainsi, de l’exégèse du rite de la fondue au chocolat…

Mais j’oublie le plus important… Qu’y avait-il pour accompagner notre fondue au chocolat ? Et bien, voilà :
– Bananes mûres
– Poires goûteuses
– Ananas parfumé
– Papaye fraîche
– Kiwis à point
– Clémentines éclatantes
– Biscuits dentelle (type Gavroche)
– Et toute autre chose qui nous font du bien : des amis, des amies…

Be cool, be open.

UU

Meilleurs mots lus #13 et #14 : Condorcée et Virgile-Virginie

La dernière ligne droite de Grand concours 2005 des meilleurs mots lus nous réserve son lot de surprises. Il fallait du théâtral, du dramatique, de l’événementiel. Comme tout bon festival ! Et bien aujourd’hui, nous sommes servis !

Taratata !…

Et voici donc un deuxième texte de… Marcel Proust, grâce à Condorcée. Un choix de gagnant comme me dirait l’ami Guess Who ! Et ce n’est pas moi qui le contredirait [quoique mon chouchou reste toujours Quignard…].

Et puis aussi, un texte hors normes. Un texte auto-produit comme on dirait dans la profession. Un freelance. Un inconnu des rayons des librairies. Dans l’extrait choisi par Virginie-Virgile. Et il écrit bien, ce sacré bonhomme [Jean-Pol Lefèbvre pour les intimes]. Jugez en par vous-mêmes.

Cela confirme une discussion du jUUry – off-blog – que nous avons avec la Bourrique sur le talent que nous pouvons trouver sur certains blogs de la part d’auteurs pour la plupart inconnus. Certains ont un réel talent qui ne sera peut-être jamais publié. A comparer en effet à certains ouvrages qui apparaissent dans les supermarchés culturels et dont on ne comprend ni la finalité, ni l’intérêt littéraire ou artistique. Mais bon, les goûts et les couleurs, ça se discute. C’est ce que nous faisons, là, non ?

Be cool, be open.

UU

Meilleurs mots lus #13
Ces meilleurs mots lus sont extraits de : "Du côté de chez Swann", de Marcel Proust
Mots lus par : Condorcée
Blog : Convalescences d’une dépressive

Pour mon père, dont l’affection pour moi était d’une autre sorte je ne sais pas s’il aurait eu ce courage: pour une fois où il venait de comprendre que j’avais du chagrin, il avait dit à ma mère: "va donc le consoler". Maman resta cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne gâter d’aucun remords ces heures si différentes de ce que j’avais eu le droit d’espérer, quand Françoise, comprenant qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire en voyant maman assise près de moi qui me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda: "mais madame, qu’a donc Monsieur à pleurer ainsi?" maman lui répondit: "mais il ne sait pas lui même, Françoise, il est énervé; préparez moi vite le grand lit et montez vous coucher." Ainsi, pour la première fois, ma tristesse n’était plus considérée comme une faute punissable mais comme un mal involontaire qu’on venait de reconnaître officiellement, comme un état nerveux dont je n’étais pas responsable; j’avais le soulagement de n’avoir plus à mêler de scrupules à l’amertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans péché.
Je n’étais pas non plus médiocrement fier vis-à-vis de Françoise de ce retour des choses humaines, qui, une heure après que maman avait refusé de monter dans ma chambre et m’avait fait dédaigneusement répondre que je devrais dormir, m’élevait à la dignité de grande personne et m’avait fait atteindre tout d’un coup à une sorte de puberté du chagrin, d’émancipation des larmes.
J’aurais dû être heureux: je ne l’étais pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une première concession qui devait lui être douloureuse, que c’était une première abdication de sa part devant l’idéal qu’elle avait conçu pour moi, et que pour la première fois elle, si courageuse, s’avouait vaincue. Il me semblait que si je venais de remporter une victoire, c’était contre elle, que j’avais réussi, comme auraient pu faire la maladie, des chagrins, ou l’âge, à détendre sa volonté, à faire fléchir sa raison, et que cette soirée commençait une ère, resterait comme une triste date.

Meilleurs mots lus #14
Ces meilleurs mots lus sont extraits du blog de Jean-Pol Lefèbvre, « Portes-Paroles » [sa note du 11 septembre 2005]. Son auteur est Jean-Pol Lefèbvre lui-même.
Mots lus par : Virgile-Virginie
Blog : A quelques blouzes de chez moi

"Hier, quand le nuit est venue, les hommes sont allés se promener dans l’obscurité. Les hommes, ça marche toujours dans l’obscurité. Milo et papy ont marché dans la nuit profonde au moins jusqu’aux poiriers. Sous un ciel à quatre étoiles et dans un silence qui fait parler l’herbe mouillée.
T’as pas peur papy ? Moi j’ai un petit peu peur et la main de mon homme est venue dans la mienne. Et puis après un si long moment mon homme s’est rassuré en disant je t’aime papy. En serrant fort ma main. Ça vaut la peine de faire des concessions comme ça quand on est un vrai homme.
Hier, quand le nuit est venue, les hommes sont rentrés dans l’obscurité. Les hommes, ça complote toujours avec l’obscurité. Milo et papy ont marché dans la nuit profonde au moins des poiriers jusqu’ici. Sous un ciel à quatre étoiles et dans un silence qui fait parler l’herbe mouillée.
Et puis ils ont raconté n’importe quoi. Qu’ils avaient vu un renard et des araignées lumineuses. Les hommes sont des enfants qui grandissent tout le temps."

Par Jean-Pol Lefèbvre

Meilleurs mots lus #11 et #12 : Olivier et Guess Who

Le hasard fait des rapprochements parfois étonnants. Cette fois là, je reçois coup sur coup, en une belle journée d’automne, deux textes, deux morceaux choisis.

Douce assonnance de la figure de la mère et du visage de la mer. Deux symboles envoûtants, dont le mystère remonte jusqu’aux origines du monde. Si j’osais, j’aurais écrit qu’ils étaient, chacun à leur manière, les mamelles nourricières de l’humanité.

Mais j’ai déjà trop parlé. Place à Olivier et Guess Who…

Be cool, be open.

UU

Meilleurs mots lus #11
Ces meilleurs mots lus sont extraits de : "ET SI C’ETAIT VRAI…", de Marc Lévy
Mots lus par : Olivier
Blog : Carpe Diem par Olivier

« Mon Arthur,
Te voilà dans ta maison. Le temps ferme toutes les blessures, même s’il ne nous épargne pas quelques cicatrices. Dans cette valise tu trouveras tous mes souvenirs, ceux que j’ai de toi, ceux d’avant toi, tous ceux tous ceux que je n’ai pas pu te raconter, parce que tu étais un enfant. Tu découvriras ta mère avec un autre regard, tu apprendras beaucoup de choses, j’ai été ta maman, et j’ai été une femme, avec mes craintes, mes doutes, mes échecs, mes regrets et mes victoires. Pour te donner tous les conseils que je te prodiguais, il a fallu aussi que je me trompe, et cela m’est arrivé souvent. Les parents sont des montagnes que l’on passe sa vie à escalader, en ignorant qu’un jour c’est nous qui tiendrons leur rôle.
Tu sais, rien n’est plus complexe que d’élever un enfant. On passe sa vie entière à donner tout ce que l’on croit être juste, tout en sachant qu’on ne cesse de se tromper. Mais pour la plupart des parents, tout n’est qu’amour, même si l’on ne peut pas s’empêcher parfois de quelque égoïsme. La vie n’est pas non plus un sacerdoce. Le jour où j’ai refermé cette petite valise, j’ai craint de te décevoir. Moi, je ne t’ai pas laissé le temps des jugements de l’adolescence. Je ne sais pas quel âge tu auras lorsque tu liras cette lettre. Je t’imagine un beau jeune homme de trente ans, peut-être un peu plus. Dieu que j’aurais voulu vivre toutes ces années à tes côtés. Si tu savais à quel point l’idée de ne plus te voir le matin quand tu ouvres les yeux, de ne plus entendre le son de ta voix lorsque tu m’appelles, me laisse vide. Cette idée me fait plus mal que le mal qui m’emporte si loin de toi.
J’ai toujours aimé Antoine d’amour, mais je n’ai pas vécu cet amour.
Il devinait tout en moi.
Aujourd’hui, c’est peut-être mieux, à cause de ce qui m’arrive mais je pense aussi que cette maladie ne serait peut-être pas développée si  j’avais été en paix avec moi-même. Nous avons vécu toutes ces années à l’ombre de mes mensonges, j’ai été hypocrite avec la vie et elle ne me l’a pas pardonné. Tu en sais déjà plus sur ta maman, j’ai hésité  à te dire tout cela, eu peur encore une fois de ton jugement, mais ne t’ai-je pas enseigné que le pire des mensonges est de se mentir à soi-même ? Il y a beaucoup de choses que j’aurais voulu partager avec toi, mais nous n’avons pas eu le temps. Antoine ne t’a pas élevé à cause de moi, de toutes mes ignorances. Lorsque j’ai su que j’étais malade il était trop tard pour faire marche arrière. Tu trouveras plein de choses dans ce bazar que je te laisse , des photos de toi, de moi, d’Antoine, ses lettres, ne les lis pas, elles m’appartiennent, elles sont ici car je n’ai jamais pu me résoudre à m’en séparer. Tu te demanderas pourquoi il n’y a pas de photos de ton père, j’ai tout déchiré une nuit de colère et de frustration, j’étais en colère contre moi.
J’ai fait de mon mieux, mon amour, du mieux que pouvait cette femme, avec ses qualités et ses défauts, mais sache que tu as été toute ma vie, toute ma raison de vivre, ce qui m’est arrivé de plus beau et de plus fort. Je prie pour que tu connaisses un jour le ressentir unique d’avoir un enfant, tu comprendras bien des choses.
Ma plus grande fierté aura été d’être ta Maman, pour toujours.
Je t’aime.
Lili »

Meilleurs mots lus #12
Ces meilleurs mots lus sont extraits de : "Les Plaisirs et les Jours", de Marcel Proust (1892)
Mots lus par : Guess Who
Blog : Guess Who and Where

La mer fascinera toujours ceux chez qui le dégoût de la vie et l’attrait du mystère ont devancé les premiers chagrins, comme un pressentiment de l’insuffisance de la réalité à les satisfaire. Ceux-là qui ont besoin de repos avant d’avoir éprouvé encore aucune fatigue, la mer les consolera, les exaltera vaguement. Elle ne porte pas comme la terre les traces des travaux des hommes et de la vie humaine. Rien n’y demeure, rien n’y passe qu’en fuyant, et des barques qui la traversent, combien le sillage est vite évanoui ! De là cette grande pureté de la mer que n’ont pas les choses terrestres. Et cette eau vierge est bien plus délicate que la terre endurcie qu’il faut une pioche pour entamer. Le pas d’un enfant sur l’eau y creuse un sillon profond avec un bruit clair, et les nuances unies de l’eau en sont un moment brisées; puis tout vestige s’efface, et la mer est redevenue calme comme aux premiers jours du monde. Celui qui est las des chemins de la terre ou qui devine, avant de les avoir tentés, combien ils sont âpres et vulgaires, sera séduit par les pâles routes de la mer, plus dangereuses et plus douces, incertaines et désertes. Tout y est plus mystérieux, jusqu’à ces grandes ombres qui flottent parfois paisiblement sur les champs nus de la mer, sans maisons et sans ombrages, et qu’y étendent les nuages, ces hameaux célestes, ces vagues ramures.

La mer a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir, une promesse que tout ne va pas s’anéantir, comme la veilleuse des petits enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille. Elle n’est pas séparée du ciel comme la terre, est toujours en harmonie avec ses couleurs, s’émeut de ses nuances les plus délicates. Elle rayonne sous le soleil et chaque soir semble mourir avec lui. Et quand il a disparu, elle continue à le regretter, à conserver un peu de son lumineux souvenir, en face de la terre uniformément sombre. C’est le moment de ses reflets mélancoliques et si doux qu’on sent son cœur se fondre en les regardant. Quand la nuit est presque venue et que le ciel est sombre sur la terre noircie, elle luit encore faiblement, on ne sait par quel mystère, par quelle brillante relique du jour enfouie sous les flots. Elle rafraîchit notre imagination parce qu’elle ne fait pas penser à la vie des hommes, mais elle réjouit notre âme, parce qu’elle est, comme elle, aspiration infinie et impuissante, élan sans cesse brisé de chutes, plainte éternelle et douce. Elle nous enchante ainsi comme la musique, qui ne porte pas comme le langage la trace des choses, qui ne nous dit rien des hommes, mais qui imite les mouvements de notre âme. Notre cœur en s’élançant avec leurs vagues, en retombant avec elles, oublie ainsi ses propres défaillances, et se console dans une harmonie intime entre sa tristesse et celle de la mer, qui confond sa destinée et celle des choses.

Commentaire du participant : Je me suis attaché les services d’un certain jeune écrivain très prometteur, Monsieur Marcel Proust, qui comme chacun sait, avait beaucoup de temps à chercher. Moi  et toi très peu, mais lui, mince alors, pas stressé le gars… alors on va  se contenter juste d’une page !
Moi, ce jeune homme, me plait beaucoup et je lis souvent des extraits de ses travaux. Encore un, qui, s’il était né plus tôt, aurait certainement eu son blog dans les favoris du "Le Monde" (espérons que Le Monde aurait cette clairvoyance, c’est pas sûr…).
C’était un homme fragile, qui ne s’alimentait que de madeleines et  écoutait souvent des sonates. Il aimait profondément sa maman…
Et surtout, c’était quelqu’un capable de créer une émotion chez les autres, capable avec de simples mots, de provoquer une vague de sensualité, de désir.
J’ai fait sa connaissance j’avais 18 ans… je n’ai rien compris de ce qu’il a écrit. Aujourd’hui, 50 ans passés, je ne comprends toujours pas pourquoi les mots qu’il aligne me semblent plus beaux que les mêmes alignés par  tous les autres ! Pourtant ce sont les mêmes mots !
Donc, Mister UU, je relis souvent Monsieur Marcel qui fait partie des bouquins qui traînent en permanence sur ma table de nuit… j’avais  deux textes à choisir : sa critique sur le mur de Delft peint par Vermeer,  et "La Mer"  qui date de 1892 et fait partie de "Les Plaisirs et les Jours".
Le portugais qui a vécu longtemps en Hollande a tranché… ce sera la  Mer !
Que la madeleine soit avec toi.

Meilleurs mots lus #9 et #10 : Ossiane et Nat

Et hop, nous voilà un lundi et ça redémarre pour une semaine pleine de mots lus, de beaux mots lus.
Nous commençons avec Ossiane et Nat.

Be cool, be open.

UU

Meilleurs mots lus #9

Ces meilleurs mots lus sont extraits de : "Neige" (chapitre 12), de Maxence Fermine

Mots lus par : Ossiane

Blog : L’Oeil Ouvert   

Lorsque Yuko revint de la montagne, il trouva les deux visiteurs dans son atelier. Il fut aussitôt subjugué par la beauté ensorcelante de la jeune femmme. Le visage du maître ne lui inspira qu’indifférence.
– Yuko, dit le poète de la cour, j’ai deux questions à te poser.
– Maître, Yuko, je vous écoute.
– Pourquoi sept ans?
– Parce que c’est un chiffre magique.
Yuko surprit un léger sourire sur les lèvres de la jeune femme. Ses lèvres faisaient penser à la fraîcheur d’un fruit. Il se retint pour ne pas y mordre à pleines dents.
– Alors pour quoi la neige, continua le Maître ?
– Parce que c’est un poème, une calligraphie, une peinture, une danse et une musique tout à la fois.
Le vieil homme s’approcha de Yuko et souffla d’une haleine chaude:
– Elle est donc tout cela?
– Elle est bien plus encore.
-Tu es poète. Mais que connais-tu des autres arts? Sais-tu danser, peindre, calligraphier, composer?
Yuko ne put répondre. Il sentit une rougeur lui envahir le visage.
– Je suis poète. J’écris des vers. Je n’ai pas besoin de savoir autre chose pour accomplir mon art.
– Erreur. La poésie est avant tout la peinture, la chorégraphie,  la musique et la calligraphie de l’âme. Un poème est un tableau, une danse, une musique et l’écriture de la beauté tout à la fois. Si tu désires devenir un maître, il te faudra posséder le don d’artiste absolu. Tes oeuvres sont merveilleusement belles, dansantes, musicales, mais aussi blanches que de la neige. Il leur manque la couleur, la peinture. Tu n’es pas peintre Yuko. C’est cela qui te fait défaut. Simplement cela.  Et c’est pourquoi si tu ne m’écoutes pas, ta poésie restera invisible aux yeux du monde.
Ce vieil homme l’ennuyait, mais la jeune fille à ses côtés était belle et Yuko ne voulait pas la décevoir.
– Je vous écoute, Maître.
– Il existe, au sud du Japon, un homme qui possède l’art absolu. Il écrit de merveilleux poèmes, des pièces de musique, mais est avant tout un peintre. Cet homme admirable et unique se nomme Soseki. Il fut mon maître. Va lui rendre visite de ma part. Je t’en conjure. Il t’apprendra le peu qui te manque.

Commentaire du participant : C’est un petit livre d’une beauté limpide sur l’art d’écrire des haïku.

Pas mal de difficultés à sélectionner car j’ai moins lu que l’année précédente.
D’autre part, moins de livres m’ont réellement emballée.

Enfin, on m’avait prêté ceux que j’ai aimés et je n’ai plus les écrits. (Une vie française de Jean-Paul Dubois et Chamelle de Marc Durin-Valois).

Tant pis.

Meilleurs mots lus #10
Ces meilleurs mots lus sont extraits de : "Dents de lait, Dents de loup", de Henri Pichette

Mots lus par : Nat
Blog : pas de blog, mais une lectrice de blogs qui se ballade tranquillement de l’un à l’autre

Dehors

Dehors, l’écho des coqs qui coquericolent
ricoche de métairies en cours d’écoles.
Les enfants lui crient ohé !… ého !…
ils jouent avec,
ils s’en amusent, ils s’en instruisent,
ils en bourrent leurs cartables,
ils en font belle provision
et l’écho y gagne de se faufiler dans leurs livres d’images.
Aux métairies, c’est autre chose :
les coqs, certes, y relancent l’écho à coups de cocoricos,
cependant il y a
le lait mousseux,
le blé en grange,
le vin en fût
et des gens très-simples qui passent dans le soleil de toute leur hauteur.

Commentaire du participant : J’ai lu ça sur un blog et je ne sais pas pourquoi ça m’a marquée, surtout le début.

Sur l’Expo 111, l’art contemporain, l’Ailleurs et la pulsion de vie

[NdUU : Note volontairement post-datée au samedi 26 novembre – date à laquelle débute l’Expo 111 dont ça cause plus bas]

Dites, ça ne vous dirait pas de vous aérer un peu les neurones, de stimuler les glies qui sommeillent en vous [alors là, cherchez bien ce mot là – parce que je viens de le découvrir à l’occasion d’un mots-croisés du Monde…] samedi prochain ?

Rendez-vous en proche banlieue parisienne donc, pour le vernissage. Tous les détails ci-dessous.

Pour tout vous dire, c’est une copine qui a co-organisé cette exposition. Et elle a bon goût, donc c’est pour vous dire d’y aller en courant ! ;o)

Plus généralement, lorsque nous sommes *ailleurs* avec douce Marie, nous allons voir des expos ou des galeries d’art contemporain.

Manolo_valdes1_1Manolo_valdes2_1La dernière portait sur Manolo Valdès, grâce aux conseils [toujours] éclairés de Lunettes Rouges. Cétait un choc tellement nous avons été saisis par la beauté de ses oeuvres. Bref.

Plus fréquemment, je dois dire que je reste muet d’incompréhension devant certaines oeuvres. Je comprends [parfois] le concept, l’intention mais l’émotion n’y est pas.

Là se trouve sûrement la raison pour laquelle nous n’allons pas souvent à la rencontre de l’art contemporain. Ici à Paris, en région parisienne, dans le 9-cube, nous sommes chez nous. Dans un cocon. Un refuge. Un lieu pour se re-sourcer. On aurait *tendance* à retourner sur les lieux qui nous font du bien. Parce qu’ils nous ont déjà fait du bien par le passé. Revenir sur ses pas. Retrouver ou bien se créer des racines. Laisser notre mémoire germer et grandir avec le temps.

Je dis bien *tendance* parce qu’il nous arrive bienheureusement de découvrir des choses nouvelles à Paris, des nouveaux quartiers, des nouveaux visages, des nouvelles façons d’*être* [et non d’avoir, n’est-ce pas ;o)].

Lorsque nous sommes ailleurs, l’absence de repères permet tout. Le meilleur comme le pire. Le meilleur reste pour moi la rencontre d’autres personnes, d’autres cultures, d’autres façons de vivre. On n’a pas forcément besoin d’aller loin pour cela. Ces précieuses pulsions de vie, on les trouve en France aussi. Le pire, je n’ai pas envie d’en parler ce soir. J’ai la tête ailleurs.

Ne trouvez-vous pas que l’Ailleurs sonne toujours comme un appel à l’aventure ? Que ce soit avec un petit ou un grand A. Dans une semaine, un de mes meilleurs amis part pour la Chine. Avec femme et enfants. Au moment où j’écris, je pense à lui. On l’a vu pour un dîner de copains, avant son départ. Mais ces aventures avec des majuscules n’ont pas forcément besoin de 4×4. Ces aventures modernes peuvent rester urbaines. C’est cette image que j’ai alors que j’assiste à son départ. Je lui souhaite bon vent puisqu’il met les voiles. Ma façon de lui souffler ma pulsion de vie.

Be cool, be open.

UU

ps : ci-dessous le dossier de presse pour l’Expo 111… Au plaisir de vous y croiser, pour une autre *aventure* esthétique de l’art contemporain. ;o)
[ckck, Hrundi, Virgile, JPC, holoturie et tout autre blogueur *parisien* de service : on vous y verra ?]

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La pensée du vendredi #6: De la précarité sociale et de la métamorphose industrielle anxiogène

Il fait froid en France et j’ai peur. Peur que cette société ne réalise pas ce vers quoi elle se dirige.

Lutter contre, dénoncer la mondialisation, c’est une chose. Ce n’est pas mon choix. Accepter la mondialisation et palier ses effets négatifs : oui, là, je me sens plus à l’aise.

Parce que l’on ne peut pas d’un côté souhaiter le développement des pays pauvres [ou PVD, c’est plus propre comme terme] et vouloir des prix bas en supermarchés, et puis d’un autre côté, crier au scandale de la mondialisation [i.e. de la production « ailleurs » à bas coûts des biens et des services que nous achetons nous mêmes dans nos pays]. Non mais ! Faut quand même arrêter de rêver et de prendre le Père Noël pour une ordure une poule aux œufs d’or.
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La mondialisation est structurelle à nos sociétés depuis le 19ème siècle et elle a permis un enrichissement global indéniable, ainsi que le développement de pays anciennement pauvres.

On m’a raconté une plaisanterie que se faisaient les viêtnamiens autochtones avant 1975 : ils se moquaient de Singapour et de la Thaïlande comme des pays particulièrement en retard économiquement. Des pauvres quoi… Et bien aujourd’hui, on voit où ils en sont.

Et puis arrêtez de me dire que je n’y vois pas clair sur ces effets néfastes de la mondialisation ! J’accepte volontiers les critiques, les arguments contre mes thèses… Je ne nie pas non plus que la mondialisation a permis à certains de s’enrichir plus qu’il n’en faut et à d’autres de s’appauvrir excessivement [ou même de mourir]. Oui, des laissez-pour compte de la mondialisation cela existe.

Mais soyez raisonnables, ouvrez les yeux. La mondialisation est déjà là et ce n’est pas un vote négatif en ce jour du 29 mai 2005 qui a pu faire ni disjoncter le système mondialiste ou libéral européen, ni faire sortir un plan B du chapeau.

Bref, on va dans le mur, socialement parlant. Et ça, c’est plus grave.

En France, j’ai entendu à plusieurs reprises [notamment sur France Culture – Daniel Cohen, au Collège de France en octobre 2005] que l’emploi industriel a diminué du fait principalement des investissements et des résultats en termes de productivité. Parce que oui, le Français, malgré cette image collective de fainéantise, est PRODUCTIF. La perte de ces emplois n’est donc pas imputable qu’à la libéralisation des marchés ou de la mondialisation. Au contraire, nous serions les premiers responsables, nous Français [écrivez à Daniel Cohen si vous voulez avoir toutes les sources de ses analyses].

J’en viens à mon point principal, parce que l’heure est grave et tout le monde s’en fout. La mondialisation, déjà en route depuis bien des années, a profondément changé notre société. Plus de production de services, plus d’exposition directe au client, au marché. Une métamorphose industrielle extrêmement anxiogène. Le facteur humain n’existe aujourd’hui que dans de belles présentations Powerpoint de cabinets de conseils eux-même mondialisés. Mais l’homme [ou la femme], on s’en fout. Réellement. On le/la délaisse. Quitte à ce qu’il/elle crève de sa précarité sociale accrue. En France ou ailleurs [croyez moi, je le vis tous les jours et je sais de quoi je parle].

Je cite longuement Eric Maurin, directeur d’études à l’EHESS, membre du cercle de réflexion « La République des Idées » [in Le Monde, daté du mardi 22 novembre 2005 – lien abonnés], dans une analyse extra-lucide de notre situation sociale :

« La proportion d’ouvriers sous contrats précaires est aujourd’hui 7 fois plus forte que celle des cadres, alors que ce rapport n’était que de 1 à 4 vingt ans plus tôt. Ces nouvelles formes d’inégalité sont aujourd’hui bien plus profondes que dans la plupart des autres pays occidentaux. Elles génèrent des disparités de statut inédites, assez spécifiques à la France et qui sont en réalité des inégalités dans le rapport à l’avenir et dans le degré de socialisation. Elles représentent l’une des dimensions essentielles de la nouvelle architecture sociale.

Beaucoup plus que la mondialisation, c’est l’avènement d’une économie tournée vers la production de services qui transforme la condition salariale (les métiers ouvriers eux-mêmes s’exercent désormais en majorité dans les services). Au fur et à mesure qu’elles s’enrichissent, nos sociétés se détournent des produits industriels standardisés. Les entreprises industrielles elles-mêmes deviennent un lieu où se créent de plus en plus d’emplois de services (services d’études et de commercialisation notamment), à la périphérie de la production à proprement parler.

(…)

L’éclatement du salariat dans de petites structures de services favorise également l’émergence d’arrangements extrêmement divers sur les horaires et les conditions de travail entre employeurs et salariés. Cette évolution rend très difficiles l’identification de problèmes communs entre salariés d’entreprises différentes et l’émergence d’identités collectives, et complique le travail de représentation des syndicats, lesquels sont très peu implantés dans les nouveaux secteurs de services. Pour les salariés, la multiplicité et l’hétérogénéité des arrangements locaux sont la source d’un sentiment diffus d’injustice, d’arbitraire et d’illisibilité du monde du travail. La nouvelle entreprise capitaliste a peu à peu cessé d’être pourvoyeuse d’identité et de statut social.

(…)

Parmi les personnes changeant de résidence, les plus aisées, les plus diplômées, se massent de plus en plus exclusivement dans les quartiers les plus riches, et ainsi de suite, les plus pauvres n’ayant par défaut que les quartiers les plus déshérités pour emménager. Au final, les populations les plus riches se concentrent dans quelques territoires seulement, plus encore aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Les quartiers sensibles ne sont qu’une conséquence d’un processus de séparation traversant toute la société.

L’âpreté de la ségrégation territoriale rend sensible un changement très profond dans la façon dont les classes sociales se définissent désormais les unes par rapport aux autres. La désindustrialisation a sonné le glas de catégories sociales complémentaires dans le processus de production et sur le lieu de travail. La complémentarité et la coexistence des différentes classes sociales sur les lieux de production disparaissent au profit de relations de clients à donneurs d’ordres, c’est-à-dire de relations médiatisées par le seul marché.

En forçant le trait, on pourrait dire que plus rien ne soude entre elles les différentes fractions de classes, elles n’ont plus rien à négocier et partager. Cette évolution libère et met à nu les tensions purement séparatistes et endogamiques qui sommeillent dans notre société. »

Extra-lucide cette analyse mais personnellement, je la trouve effrayante. J’ai *vraiment* peur… Mais de toute façon, tout le monde s’en fout.

Malgré tout, très bon ouikende à tous.
Be cool, be open.

UU

Meilleurs mots lus #7 et #8 : Jmesuiléssépoucélacravat et doc Huff

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs… taratata ! Je vous présente … doc Huff et Jmesuiléssépoucélacravat !

Deux fortes personnalités des blogs pour concourir aujourd’hui: un ayant son blog au nom changeant comme la couleur des feuilles d’automne et l’autre sans blog mais un humour tout à fait sUUisse –  donc inestimable.

Au menu de ce soir : un hymne poétique et lyrique avec Hugo et puis aussi, un texte issu d’un essai. Y a de l’innovation dans l’air ! Bonne lecture !

Be cool, be open.

UU

ps : Pour ceux et celles qui n’ont pas encore participé, vous pouvez continuer à envoyer vos meilleurs mots lus d’ici la fin de
la publication des textes déjà reçus. Disons encore quelques jours…
et c’est à envoyer là : huuan@yahoo.com 

 

Meilleurs mots lus #7

Ces meilleurs mots lus sont extraits de : "Les Croisades vues par les Arabes – La barbarie franque en Terre sainte", d’Amin Maalouf (1983)

Mots lus par : Jemesuiléssépoucélacravat [notre franco-teuton-suisse national !]

Blog : pas de blog, mais un couple d’enfer [avec Frau Breizhette] sans lequel les blogs du monde.fr ne seraient pas ce qu’ils sont !

On pourrait multiplier les exemples, car, dans tous les domaines, les Franj se sont mis à l’école arabe, aussi bien en Syrie qu’en Espagne ou en Sicile. Et ce qu’ils y ont appris était indispensable à leur expansion ultérieure. L’héritage de la civilisation grecque n’aura été transmis à l’Europe occidentale que par l’intermédiaire des Arabes, traducteurs et continuateurs. En médecine, en astronomie, en chimie, en géographie, en mathématiques, en architecture, les Franj ont tiré leurs connaissances des livres arabes qu’ils ont assimilés, imités puis dépassés. Que de mots en portent encore le témoignage : zénith, nadir, azimut, algèbre, algorithme, ou plus simplement « chiffre ». S’agissant de l’industrie les Européens ont repris, avant de les améliorer, les procédés utilisés par les Arabes pour la fabrication du papier, le travail du cuir, le textile, la distillation de l’alcool et du sucre – encore deux mots empruntés à l’arabe. On ne peut non plus oublier à quel point l’agriculture européenne s’est elle aussi enrichie au contact de l’Orient : abricots, aubergines, échalotes, oranges, pastèques… la liste des mots « arabes » est interminable.

Alors que pour l’Europe occidentale l’époque des croisades était l’amorce d’une véritable révolution, à la fois économique et culturelle, en Orient, ces guerres saintes allaient déboucher sur de longs siècles de décadence et d’obscurantisme. Assailli de toutes parts, le monde musulman se recroqueville sur lui-même. Il est devenu frileux, défensif, intolérant, stérile, autant d’attitudes qui s’aggravent à mesure que se poursuit l’évolution planétaire, par rapport à laquelle il se sent marginalisé. Le progrès, c’est désormais l’autre. Le modernisme, c’est l’autre. Fallait-il affirmer son identité culturelle et religieuse en rejetant ce modernisme que symbolisait l’occident ? Fallait-il, au contraire, s’engager résolument sur la voie de la modernisation en prenant le risque de perdre son identité ? Ni l’Iran, ni la Turquie, ni le monde arabe n’ont réussi à résoudre ce dilemme ; et c’est pourquoi aujourd’hui encore on continue d’assister à une alternance brutale entre des phases d’occidentalisation forcée et des phases d’intégrisme outrancier, fortement xénophobe.

A la fois fasciné et effrayé par ces Franj qu’il a connus barbares, qu’il a vaincus mais qui, depuis, ont réussi à dominer la Terre, le monde arabe ne peut se résoudre à considérer les croisades comme un simple épisode d’un passé révolu. On est souvent surpris de découvrir à quel point l’attitude des Arabes, et des musulmans en général, à l’égard de l’Occident, reste influencée, aujourd’hui encore, par des évènements qui sont censés avoir trouvé leur terme il y a sept siècles.

Commentaire du participant : Il est difficile d’extraire une seule page d’un récit qui s’étale sur deux siècles, aussi j’ai choisi de sélectionner un extrait de l’épilogue de Les Croisades vues par les Arabes – La barbarie franque en Terre sainte d’Amin Maalouf (1983).

Dans ce roman, Amin Maalouf (Goncourt 1993 pour le Rocher de Tanios et spécialiste du monde arabe) commente et romance les écrits laissés par les historiens et chroniqueurs arabes, témoins privilégiés de l’invasion occidentale et des deux siècles d’occupation.

Nous avons tous étudié les croisades à l’école et avons tous des images d’Epinal en tête : Richard Cœur de Lion et Geoffroi de Bouillon, preux chevaliers partant fièrement libérer le tombeau du Christ… Si on se doute bien qu’ils étaient loin d’être des enfants de cœur, il est intéressant de lire un point de vue différent, celui de l’Autre, qui est très éloigné de ce qui est resté dans les mémoires occidentales.

Les croisés massacrent, pillent, violent et précipitent la chute d’une région infiniment plus tolérante, plus raffinée, très en avance sur l’Occident, mais minée par des luttes intestines. Cette blessure est encore ouverte et explique nombre d’évènements récents…

Meilleurs mots lus #8

Ces meilleurs mots lus sont extraits de : "Contemplations" (livre premier), de Victor Hugo

Mots lus par : doc Huff

Blog : Histoires de tripoux et Picon-bière en pagaille

Le poète s’en va dans les champs; il admire,
Il adore, il écoute en lui-même une lyre;
Et le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs,
Celles qui des rubis font pâlir les couleurs,
Celles qui des paons même éclipseraient les queues,
Les petites fleurs d’or, les petites fleurs bleues,
Prennent, pour l’accueillir agitant leurs bouquets,
De petits airs penchés ou de grands airs coquets,
Et, familièrement, car cela sied aux belles :
– Tiens ! c’est notre amoureux qui passe ! disent-elles.
Et, pleins de jour et d’ombre et de confuses voix,
Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois,
Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables,
Les saules tout ridés, les chênes vénérables,
L’orme au branchage noir, de mousse appesanti,
Comme les ulémas quand paraît le muphti,
Lui font de grands saluts et courbent jusqu’à terre
Leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre,
Contemplent de son front la sereine lueur,
Et murmurent tout bas : c’est lui ! c’est le rêveur !

Les Roches, juin 1831

Commentaire du participant : Ce poème n’a pas de titre, juste le chiffre II.
[NdUU : autre chose à ajouter doc ? ;o)]