Meilleurs Mots lUUs #21 et #22: Fraise des Bois et Sjgc

Certains ou certaines ont pu regréter la confrontation des Meilleurs Mots lUUs, publiés par paire.

Pour ma part, j’attends avec impatience cette loterie du hasard [qui n’en est pas, d’ailleurs] qui fait se marier deux extraits qui ne devaient pas a priori se croiser.

Aujourd’hui, violence et chemin de croix… Interprétés aux antipodes l’un de l’autre.

C’est bien sûr une opinion qui m’est personnelle. Et j’espère que Sjgc ne sera pas offusquée d’une telle proximité avec le texte de notre cher Blogo-1er-Ministre ! ;o) [Attention, l’extrait de Fraise peut choquer les âmes sensibles…]

Que les Meilleurs Mots lUUs gagnent !

Be cool, be open.

UU

ps: Notez la nouvelle rubrique à droite « Une idée de jUUry popUUlaire »…

Meilleurs mots lus #21

Fraise des Bois – Extrait de « Le Roi du Bois », de Pierre Michon (aux éditions Verdier, 1995)

« (…) Je faisais glander des porcs dans un bois de chênes vers Nemi, en contrebas d’un grand chemin ; j’avais écorcé une baguette et m’étais beaucoup réjoui d’en frapper ces grosses bêtes ineptes passant à ma portée. Je m’en étais lassé et me contentais de briser à toute volée les fougères, les fleurs hautaines du sous-bois, dont ma violence exaltait les odeurs ; j’aimais user de ce fléau. J’entendis venir de loin une voiture lourde, à petit train ; je me cachai et me tins coi : le plein soleil frappait la route et j’étais là dans l’ombre à regarder cette route au soleil, pas plus haut que la terre, invisible. Á dix pas de moi et de mes porcs dans la lumière de l’été un carrosse s’arrêta, peint, chiffré, avec des bandes d’azur ; de cette caisse armoriée jaillit une fille très parée qui riait, elle courut comme vers moi ; elle m’offrit ses dents blanches, la fougue de ses yeux ; toujours riant elle se suspendit à la limite de l’ombre, résolument me tourna le dos, un interminable instant elle se campa dans ce soleil marbré de feuilles où flambèrent ses cheveux, ses jupes d’azur énorme, le blanc de ses mains et l’or de ses poignets, et quand dans un rêve ces mains se portèrent à ses jupes et les levèrent, les cuisses et les fesses prodigieuses me furent données, comme si c’était du jour, mais un jour plus épais ; brutalement tout cela s’accroupit et pissa. Je tremblais. Le jet d’or au soleil sombrement tombait, faisait un trou dans la mousse. La fille ne riait plus, tout occupée à serrer haut ses jupes et sentir d’elle s’évader cette lumière brusque ; la tête un peu penchée, inerte, elle considérait le trou que cela fait dans l’herbe. La défroque d’azur lui bouffait à la nuque, craquante, gonflée, avec extravagance offrant les reins. Dans le carrosse, dont la porte peinte battait encore un peu tant la pisseuse l’avait allégrement poussée, il y avait un homme accoudé, en pourpoint de soie défait, qui la regardait. Il avait autant de dentelles à son col qu’elle en avait aux fesses ; il souriait comme on le fait quand nul ne nous voit sourire, avec du dédain et un plaisir mélangé, à la fois modeste et fat, avec une tendresse féroce. Le cocher regardait ailleurs, policé et bestial. Le jet dru de la belle s’épuisait ; le prince lui dit une gentillesse, assortie d’un mot abject qu’on réserve aux plus basses catins ; il souriait plus franchement, plus tendrement. Les mains de la femme se crispèrent dans la dentelle qu’elles troussaient, et elle eut un gloussement peut-être servile, suppliant ou ravi, qui me combla ; elle avait relevé la tête et le regardait aussi. J’imaginais ce regard comme du sang. De hautes fleurs blanches fleurissaient contre ma joue. Tout cela était plein de violence indifférente, comme les cieux à midi, comme la cime des forêts. (…)

Les arbres dans la lumière étaient immenses, nombreux, inépuisables. Nous sommes ainsi faits que des cuisses nues là-dessous nous semblent plus vastes. Dieu qui voit tout d’un regard égal, nous ne l’envions pas ; le regard que nous envions, c’est celui qui se porte sur ce dont il s’apprête à jouir, le monde devrait-il en crever. Assis là sur ce chemin en plein soleil où fugacement avait souri un prince qui peut-être n’était que marquis, je me mis à pleurer, à grand bruit, à grands sanglots. J’aurais voulu brûler. Une exaltation insensée me portait, qui était peut-être de la peine, de la colère, ou ce rire déchirant de ceux qui soudain trouvent Dieu, sur un chemin. C’était l’avenir sans doute, cette boule de larmes. C’était Dieu aussi bien, à sa curieuse façon. « 

Commentaire de Fraise des Bois

J’ai redécouvert ce texte de Michon, un jour que j’étais en quête d’une poésie du samedi dans ma bibliothèque fraisière, comme un écho à mon pseudo sylvestre. Ce fut comme une fulgurance ! Ce petit livre sous la livrée jaune d’or des éditions Verdier prit des allures de révélation. Et pour le jeune conducteur de pourceaux, c’en fut bien une dans toute sa violence, cette vision de la pisseuse à dentelles qui éveilla son regard. Un regard qu’au cours d’une autre visite en cette forêt matricielle, il finit par mettre au service du peintre Claude Le Lorrain. Une vocation était née mais cet événement fortuit fut l’éveil absolu, la découverte de la puissance littéralement poétique du regard, l’intuition que la chair n’est pas que triviale barbaque mais comme irradiée par la transcendance d’un certain regard… Je m’arrête, j’ai peur de devenir lyrique. Encore un mot pour recommander la lecture de celui que je tiens pour le plus puissamment poéte des prosateurs actuels car vraiment, dans le Michon, tout est bon !

Meilleurs mots lus #22

Sjgc – Extrait de « Nord Perdu », de Nancy Huston (chez Actes Sud)

« Qu’est-ce qui a de l’importance? Pour le commun des mortels, la réponse à cette question coule de source. Ce qui m’importe, c’est ce qui m’est proche. Une série de cercles concentriques avec « moi » au milieu : ma famille, mes amis, mes voisins, mon école, mes compatriotes. Ce qui me touche, c’est ce qui me touche.
Pour l’expatrié, dans ce domaine non plus, rien ne va de soi. Vos proches sont loin. Dans un premier temps, vous continuez de penser énormément à eux, et d’être affecté par tout ce qui leur arrive. Vous faites de votre mieux pour supprimer la distance par courrier, le téléphone, l’achat de journeaux de chez vous…
C’est grâce aux vicissitudes que votre nouvelle vie se met à ressembler de moins en moins à un séjour à l’étranger et de plus en plus à la vie tout court. Tant que vous sillonnez le pays d’exil dans tous les sens, ébloui, émerveillé par la nouveauté de tout ce que vous voyez, vous n’êtes qu’un touriste parmi d’autres. Cela peut durer des semaines, voire des mois. On sort du tourisme le jour où l’on vit, en pays étranger, des formes nouvelles de souffrance et de spleen. (…)

Ensuite, peu à peu, on se rend compte que les communications avec « chez soi » ont commencé à s’espacer. (…) Et puis, un jour peut-être, dans le pays étranger, vous fondez votre propre famille. et les années continuent de passer. Vos parents vieillissent, vos frères et soeurs changent de boulot, de partenaire, font des enfants, se marient, divorcent, vous n’arrivez plus à suivre, certes vous enregistrez les faits mais vous ne vous y identifiez plus comme autrefois: vous devez faire un effort volontaire pour partager leurs joies et leur douleurs… là encore l’inverse est vrai aussi.

(…) Culpabilisation, là encore : sentir que l’on s’est éloigné irrémédiablement, et que ce qui revêtait à vos yeux la plus haute importance ne signifie plus rien.
Qui est-on alors? »

Commentaire de Sjgc

Quand j’ai lu ce texte pour la première fois, j’ai ressenti comme un électro-choc. Il résumait ‘en mots’ ce que je ressentais en tant qu’expatriée.

11 commentaires sur “Meilleurs Mots lUUs #21 et #22: Fraise des Bois et Sjgc

  1. Ah là… je suis sous le charme absolu. Excellent extrait de ce Michon jamais lu, mais je note, et pas qu’en fin de ma déjà trop longue liste. Voilà que mon 1er choix jusqu’ici trouve de la compétition! Et d’ailleurs, ce charme s’apparente bien à votre surnom, Monsieur de la Fraise, y a-t-il là plus qu’un hasard? Bref, Michon a conquis la Gaspésienne en moi.

    Un écho clair, Sjgc, c’est comme un lever de soleil, même si les nuages ne s’en trouvent pas chassés pour autant. De par cet extrait, il est permis de voir qu’on peut éprouver la même gamme de sentiments en continuant à vivre sur son territoire d’origine… Propos essentiel, mais pas excessivement littéraire, ainsi que l’a dit Augustin…

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  2. Ah, drôle et intéressant le texte proposé par Fraise ! j’aime bien ce décalage entre le contenu (« léger ») et le style d’écriture (très « classique »). C’est le genre d’exercice littéraire qui m’épate.

    Quant au ressenti des expat, bien vu aussi. Mais moins « drôle », parce que bien plus proche du réel, y compris pour moi.

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  3. Bien, j’avoue, je n’ai pas eu un ressenti pour le texte de Michon comme vous tous.
    Par contre, Nancy Huston, il ma profondement touché car je le vis chaque jour !

    Je m’aperçois d’ailleurs que de tous les mots lUUs, ceux que j’ai preferé ont quelque chose de proche avec mon propre vécu…

    Est ce que je comprends mieux chez les autres ce que j’ai moi même vécu ?

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  4. Les meilleurs mots lUUs de môssieur le blogo-1er-ministre interpellent, dérangent, surprennent… j’aime sans aimer… étrange!

    Quant au texte de Nancy Huston, en tant qu’expat’, il me touche forcément un peu… mais pas aussi intensément que ce que j’aurai pu imaginer.
    Peut être suis-je depuis trop peu de temps à l’étranger? Ou alors trop habitué à y être?
    Pas assez loin de la France?
    Peut-on en effet encore considérer l’Allemagne comme l’étranger alors que la construction européenne est bien avancée? D’un point de vue géographique, l’expatriation désigne un état qui avec le temps est de plus en plus loin de son lieu d’origine: au début c’était quitter son village, puis sa région, puis la France, maintenant c’est quitter l’Europe… ce sentiment disparaitra peut être un jour.
    Reste que les proches sont loin. Certes. Mais avec les moyens de communication modernes (téléphone bien sûr, mais aussi webcam), les moyens de transport actuels les distances sont relatives et un expatrié à Paris originaire du Gers il y a un siècle était plus loin de chez lui qu’un expatrié à NYC aujourd’hui!

    Ce qui à mon avis est aujourd’hui le plus difficile à supporter, ce qui est irremplaçable, qui nous pousse à rentrer au pays régulièrement et nous attire comme un aimant ce n’est pas tant l’éloignement que des odeurs d’embruns, de pinède, de forêt…, qu’une luminosité particulière, un accent, une musique, une spécialité culinaire… qu’on ne retrouve que sur le lieu de son enfance.

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  5. Ah ? Ben c’est dommage, on n’est pas à Cancale à Noël… ;o)

    Pour les autres>> N’est ce pas que ce texte fait écho à nos expériences personnelles ? Nous sommes tous plus ou moins expatriés de notre enfance, de notre origine, de nos racines familiales. La mondialisation du travail pousse à aller chercher du travail à la capitale, puis à l’étranger, ou plus simplement dans une autre région que celle où on est nés.

    Il est loin ce temps où on se connaissait tous dans un village, un quartier, où on vivait ou grandissait avec des amis d’enfance qu’on ne perdait pas de vue.

    Voilà pourquoi ce texte nous parle, enfin je crois.

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  6. Je trouve ce texte vrai MAIS (et là c’est peut-être l’expérience qui me manque), je ne pense pas que l’on s’éloigne irrémédiablement de ses proches et de son « pays » avec le temps et la vie que l’on se construit ailleurs. Je pense au contraire (en tout cas pour ma part) que cela renforce et le sentiment d’appartenance à un pays ou une région et les liens avec les gens.

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