Meilleurs Mots lUUs #17 et #18: Candide et Marie-Dan’

Illuminé[e] par une utopie ou bien par une poésie ?

Se poser la question de ce qui vous fait aller de l’avant dans la vie ! En voilà un beau débat…

Que les Meilleurs Mots lUUs gagnent !

Be cool, be open.

UU

Meilleurs mots lus #17

Candide – Extrait de « Mon utopie », d’Albert Jacquard

 » (…) Une péripétie , d’une importance certes bien limitée mais révélatrice, en est l’illustration: la réaction des ouvriers travaillant dans les ateliers de soieries de Lyon, les canuts, face au premier métier à tisser.

La partie délicate de leur tâche consistait à isoler certains fils de la chaîne pour composer les dessins dont on leur fournissait le modèle. Un ingénieur, Joseph Jacquard, s’inspirant des travaux de Vaucanson, créateur de célèbres automates, imagina au tout début du XIX° siècle un système de commandes des fils au moyen de cartes perforées, anticipant les premières machines à statistiques. Un seul travailleur pouvait effectuer une tâche qui nécessitait auparavant l’intervention de plusieurs ouvriers, et le résultat était meilleur, car la machine ne faisait pas d’erreurs.

Il est facile d’imaginer ce qu’aurait pu être la suite; les ouvriers, ravis d’être aidés dans leur tâche par une machine, se cotisent, empruntent de l’argent pour l’acheter, se fatiguent moins grâce à elle tout en produisant plus, gagnent des sommes suffisantes pour rembourser leurs emprunts et peuvent même s’attribuer quelques jours agréables de « chômage » (jour « chômé »); tous les intéressés, canuts et ingénieur, travailleurs et inventeur, peuvent être satisfaits. La machine, en faisant reculer l’obligation du travail subi, a été bénéfique.

Hélas, cette belle histoire, parfaitement vraisemblable, n’est pas du tout conforme à ce qui s’est réellement passé. Ce ne sont pas les travailleurs qui ont acheté la machine mais les patrons. Ceux-ci ont voulu, conformément à un de leurs rôles dans l’organisation sociale, augmenter leurs bénéfices et ont licencié les ouvriers dont ils n’avaient plus besoin. Se retrouvant sans ressources et constatant que la fameuse machine était la cause de tous leurs maux, les canuts l’ont détruite en la jetant dans le Rhône. Par chance, ils n’ont pas, dans un même mouvement, jeté dans le fleuve les patrons et l’inventeur.

La leçon est claire. L’invention de cette machine apportait un avantage à la collectivité, elle était au total bénéfique. Cet avantage aurait pu être partagé. Malheureusement, les structures de pouvoir et les circuits économiques en place ont agi de telle façon que seuls les chefs d’entreprise en ont profité. Il est vrai que la machine prenait une part de leur travail, mais pourquoi le déplorer? Il n’était nullement obligatoire qu’elle leur prenne aussi leur emploi. La machine aurait pu être pour eux une alliée, non une ennemie: ils auraient dû s’en prendre non à elle mais à un pouvoir qui pervertissait les conséquences de son utilisation. »

Commentaire de Candide

Voici de quoi rêver. Mais ce n’est pas un poème! c’est une utopie d’humaniste….
J’aime entendre ses chroniques à la radio, son regard sur les choses. Pour lui, la richesse de la vie, ce sont les échanges, les rencontres.
Voici un extrait du dernier livre d’Albert Jacquard (polytechnicien, généticien des populations).

Meilleurs mots lus #18

Marie-Dan’ – Extrait de poésies in « L’Effroi La Joie » et in « Le Nu Perdu » [1964-1970], de René Char

Enchemisé dans les violences de sa nuit, le corps de notre vie est pointillé d’une infinité de parcelles lumineuses coûteuses.

Ah ! quel sérail.

HÔTE ET POSSÉDANT

Qu’est-ce qui nous consolerait ? Quel besoin de l’être ? L’homme et le temps nous ont tout révélé. Le temps n’est point votif et l’homme n’accomplit que des desseins ruineux.

Désir d’un cœur dont le seuil ne se modifie pas.

Nous allions prendre ce que nous convoitions. Mais la main qui brillait se rendait, semblait laide.

À verte fontaine, fruits souvent meurtris.

Notre sommeil était un loup entre deux attaques.

Nous avions allongé puissamment le chemin. Ne menait nulle part. Nous avions multiplié les étincelles. Enfin où menait-il ? Aux brumes dissipées, au brouillard rappelé. Et la nature entière était frappée de pandémie.

Le meilleur était durant quelque moment le crime en personne.

Astres et désastres, comiquement, se sont toujours fait face en leur disproportion.

Des hommes de proie bien civilisés s’employaient à mettre le masque de l’attente fortunée sur le visage hébété du malheur. Ô les termes de leur invitation ! Ô le galbe porcin de leur prospérité !

Seul, de nouveau, avec cet appelant au loin, si évasif ?

Temps, mon possédant et mon hôte, à qui offres-tu, s’il en est, les jours heureux de tes fontaines ? À celui qui vient en secret, avec son odeur fauve, les vivre auprès de toi, sans fausseté, et pourtant trahi par ses plaies irréparables ?

(…)

JOIE

Comme tendrement rit la terre quand la neige s’éveille sur elle ! Jour sur jour, gisante embrassée, elle pleure et rit. Le feu qui la fuyait l’épouse, à peine a disparu la neige.

Commentaire de Marie-Dan’

Quel saisissement que de lire les mots du magistral poète qu’est René Char et de reconnaître dans quelques-uns de ses vers le présent des pulsations mêmes de son propre cœur, ses déchirements et ses rêves, ses désirs et ses tâtonnements, ses interrogations et ses craintes? C’est précisément ce qui s’est produit pour moi, le printemps dernier, en lisant son Nu perdu.

Au saisissement originel s’ajoute la force de la clarté de sa vision. Sa lucidité se fait levier. Le fin cisèlement de chacun de ses vers me redresse, élague de mon être souvent si encombré, purifie de l’âme du monde. La parole de René Char est de l’ordre de l’Essentiel, du vivifiant, elle est VITALE. Chaque mot a été choisi, pesé et soupesé, de telle façon qu’ils nous apparaissent, enchâssés les uns aux autres, pareils à des pierres précieuses polies par la meule du travail accompli par le poète avant de nous les offrir sertir dans l’or et l’argent de sa poésie. Au point que, singulièrement, de l’encre jetée sur le papier, chacun me semble irradier…

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7 commentaires sur “Meilleurs Mots lUUs #17 et #18: Candide et Marie-Dan’

  1. On dirait que je suis la première … c’est intimidant !
    J’ai déjà entendu Albert Jacquard parler et j’ai trouvé ce qu’il dit brillant d’humanité.
    Mais cela me pose 2 questions :
    – est-ce un blog de gauchistes ici ? 😉
    – le créateur du métier à tisser était-il un ancêtre d’Albert ?
    (oui, je sais, ne me remerciez pas d’avoir élevé le débat 😉

    Quant à René Char, je n’ose commenter car ça ne me parle pas beaucoup, malgré ce qu’écrit MarieDan qui est très beau. Je ne dois pas être poête.

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  2. Je ne connais pas Albert Jacquard et je n’ai pas l’occasion de l’écouter à la radio.
    Je ne suis en tout cas pas tout à fait d’accord avec son analyse.
    Parmi les ouvriers qui se seraient cotisés, l’un ou l’autre aurait pris les commandes de la communauté, aurait endossé des responsabilités, aurait servi de représentant, porte-parole face aux créanciers, aux clients, aux fournisseurs… bref serait devenu un « patron » ! C’est comme ca, en société il y a toujours un « patron » ou peut être de manière moins péjorative, un chef, un meneur, un capitaine.
    Cela dit un « patron », n’est pas forcément l’image d’Epinal, la description un peu simple et simpliste qu’en fait l’auteur, à savoir un gros et méchant capitaliste qui ne cherche qu’à s’en mettre plein les poches !

    Concernant le texte de Marie Dan’, mon sens poétique doit être en téflon… ca n’accroche pas ! Je n’ai pas ressenti tout ce que Marie Dan’ décrit dans son commentaire que je trouve par ailleurs plus émouvant et plus poétique que le texte lui-même ! Donc bravo Marie Dan’ pour tes meilleurs mots … écrits !

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  3. essayer de reconstituer mon brillant commentaire que la machine m’a bouffé ?
    non, alors seulement : pas le meilleur de Jacquard pour moi (j’avoue que malgré l’intérêt de ce métier qui démarre l’industrialisation, le texte m’ennuie)
    et en face il y a Char même si là il me résiste un rien, jusqu’à : « notre sommeil était un loup.. »

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  4. Le texte de Jacquard est intéressant, mais de peu de valeur littéraire.

    Celui de Char me déçoit. j’ai connu du Char superbe. Cette description d’une reproduction d’un tableau dnas sa cellule m’émeut encore. « Galbe porcin », cela sonne mal.

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  5. Bon, deux ou trois choses…

    Jacquard, je commence à le trouver intéressant à partir de la dernière phrase de l’extrait :

    « La machine aurait pu être pour eux une alliée, non une ennemie: ils auraient dû s’en prendre non à elle mais à un pouvoir qui pervertissait les conséquences de son utilisation. »

    Ça, c’est un sujet qui me plaît! J’aime bien les utopies, moi aussi, Candide… Le seul fait qu’elles peuvent nous animer vaut déjà en lui-même, malgré qu’on les sache irréalisables.

    Ensuite. De toute évidence, UU n’a pas reçu mon courriel, ou alors il n’a pas eu le temps de corriger mon commentaire comme je lui demandais, mais je ne saurais lui reprocher, lui qui n’est pas en vacances, est loin de ses Douces et se les gèle à Chicago! 😉

    Il aurait donc mieux valu lire :
    Le fin cisèlement de chacun de ses vers me redresse, élague de mon être souvent si encombré, purifie de l’âme du monde.

    Sinon, les réactions, ou leur absence, me donnent à penser que la poésie de Char n’est pas donnée au premier regard. Aucun jugement de valeur de ma part sur qui que ce soit en disant cela, je sais pour moi-même avoir mis un assez long temps de fréquentation avant que son regard et sa parole s’ouvrent un peu plus à moi. Ça avait débuté, il y a plusieurs années de cela, avec un vers souvent cité en milieux militants :
    «Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience.» (René Char, Fureur et mystère)

    Vous ne lui trouvez pas une grande force de frappe? Il me fait toujours l’impression d’un galet lancé sur mes eaux intérieures, troublant mon onde en s’y répercutant, mais délicieusement et profondément… Ce seul vers ouvre la pensée et le cœur sur un Nouveau Monde, non? Pour moi, si, en tout cas.

    Je vais me permettre de poursuivre encore un peu. Le 1er vers de mon extrait :

    Enchemisé dans les violences de sa nuit, le corps de notre vie est pointillé d’une infinité de parcelles lumineuses coûteuses.

    Enchemisé dans les violences de sa nuit : vous savez bien, ce sentiment d’être dépassé par la vie? la violence de ce sentiment? et le choix de ce mot, « enchemisé », on sent cette chemise qui nous colle à la peau, voire qu’elle EST notre peau; alors cette violence de la nuit qui nous plonge dans la perplexité, l’incertitude, l’insécurité, la rage, etc., eh bien cette violence-là, aussi constitutive peut-elle être de notre fibre intime, elle laisse tout de même place à « une infinité de parcelles lumineuses ». Coûteuses, oui, elles nous auront coûté, ces parcelles…

    Ou encore : Désir d’un cœur dont le seuil ne se modifie pas. Perso, j’y entends le désir d’un cœur qui, de palpiter, ne cesse, le désir d’un cœur toujours vibrant, qui ne défaille pas, qui ne s’affaiblisse pas, qui ne se résigne pas.

    Chaque vers, l’un après l’autre, chaque mot, si fort et si net, me ravissent. Dommage s’il n’en va pas de même pour vous, mais il en va un peu de même façon pour chacun des choix des meilleurs mots, ce à quoi je dis : Vive la diversité! »

    Merci à Madame de Keravel et à Jmesuiléssépoucélacravat, z’êtes trop gentils.

    Augustin, perso je le trouve très bien ce « galbe porcin ». Que Char ramène l’obscénité de la prospérité de ces hommes qu’il dénonce dans le lieu qui sied à cette indécence, celui de la porcherie, et qu’il y parvienne en deux mots seulement, deux mots qui affirment tout son dégoût et son jugement, voilà une concision d’une rare puissance poétique!

    Non, pour moi, cela est pur chef d’œuvre. Une source à l’eau bien claire comme il y en a de moins en moins…

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  6. Merci Marie Dan pour tes explications de texte qui rendent le texte évident
    On sent que tu as lu, relu
    Tu te l’es approprié
    Effectivement, Char semble être d’un abord pas évident, surtout sous la forme d’un blog, que l’on parcours rapidement, entre deux…
    Je confirme la beauté de ton commentaire (le premier et le deuxième)

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  7. Eh bien, on ne t’a pas surnommé Sweety sans raison! Merci, merci!

    En fait, j’ai essayé de montrer ce que j’ai appris et qui s’applique à la poésie, mais dont tout le monde fait l’expérience au fil du temps qui passe : c’est à force de fréquenter un être humain qu’on comprend mieux qui il est, non? Pareillement pour les mots d’un autre.

    Le poète Ghérasim Luca le dit plus poétiquement de cette façon-ci :
    «Celui qui ouvre le mot ouvre la matière et le mot n’est que le support matériel d’une quête qui a la transmutation du réel pour fin.»

    Tout comme dans la vie, y a des personnes avec qui on a peu ou pas d’affinités, idem en poésie. Je ne cherche pas à forcer ce qui ne se commande pas, mais si c’est dû au fait que ça nous échappe, qu’on ne saisit pas, c’est autre chose, alors là je suis prête à contribuer à essayer de faire voir. Ce qu’il y a de singulier, dans mon cas, vis-à-vis de René Char, c’est que je le trouve terriblement différent de moi (je suis en train de lire sa biographie), et je suis assez étonnée de voir que sa poésie me touche autant malgré ça. Alors que je me sens très proche du tempérament du peintre Nicolas de Staël, de sa nature et dont j’adore les œuvres. Avec Char, c’est plus… raisonné… c’est d’une autre force. Il ne m’est pas totalement étranger, mais je ne peux pas m’identifier à lui autant qu’à De Staël (ce qui est reposant, d’une certaine façon!!). Je finirai peut-être par mieux comprendre de quoi ça retourne en avançant dans sa bio. Skouzâtez le blabla, y a des moments où la rivière est gonflée à bloc!

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