Meilleurs Mots lUUs #11 et #12: Greg et Madame de Keravel

[NdUU: A la demande de quelques-un(e)s, ultime prolongation des Meilleurs Mots lUUs: Vous pourrez soumettre vos textes jusqu’au dernier jour de publication, soit environ début Décembre ! Le règlement (très simple) est toujours … Prochaines publications: Augustin, Olivier Puisegur, Fred de Toulouse, Dominique, Candide et Marie-Dan’ !].

Un rafraîchissant souffle de nouveauté se pose aujourd’hui sur le Concours des Meilleurs Mots lUUs: Greg et Madame de Keravel…

[alors, on va faire comme chez Jacques Martin, on va leur dire gentiment « Bonjour et bienvenue » ! ;o)]

Cela dit, ils rentrent de pied ferme dans la compétition avec des références sûres. Alain et Queneau, rien que ça!

Que les Meilleurs Mots lUUs gagnent !

Be cool, be open.

UU

ps: Nouveau sondage en ligne à droite…

Meilleurs mots lus #11

Greg – Extrait de « Histoire de mes pensées » [au chapitre Liberté], d’Alain

« Car, me disais-je, il y a bien aussi un devoir de penser. Penser n’est pas n’importe quoi. Penser (peser) est fonction de peseur, non fonction de balance. Et il serait ridicule si, au moment de juger, je regardais seulement de quel côté j’incline ; cela est lâche, et je le qualifiais de déni de justice, qui est le propre crime du juge. Et que d’exemples, en nos prétendus maîtres, de balances folles ! Au vrai rien de ce qui est nécessaire n’est vrai. Le fou n’est pas vrai, même quand il dit le vrai. Ainsi le vrai n’était plus, n’était plus du tout, ne serait plus jamais (il faut le jurer) cette chose telle ou telle qui nous attend, qui se montrera peut-être. Rien de ce qui se montre n’a jamais instruit la sotte balance. Non ! Non ! Si l’on veut penser vrai, il faut premièrement, et toujours, conduire ses pensées comme il se doit. (Prendre la personne humaine comme fin, jamais comme moyen.) L’esprit ne doit pas être le moyen du vrai. Et puisque l’esprit est libre, ou, mieux, se veut libre et se décrète libre, la règle de penser comme il faut est de penser comme on veut. Les exemples ne manquent pas. Ici le pas de Descartes. Et je crois que le fond de cet auteur est d’avoir toujours pensé selon son propre décret, et jamais selon l’expérience. La ligne droite n’est pas ; je la trace parce que je la veux ; et pure parce que je la veux pure. La tracer est même une faiblesse. La droite est si belle par deux étoiles ! L’esprit la soutient seul. Ainsi sont nos meilleures pensées. Ainsi le goût des idées n’est autre chose qu’un choix de liberté, et un serment de ne dépendre point, au moins comme juge. Tels sont les nombres, tel l’atome, telle l’énergie. Ces choses n’ont pas permission de changer ni de vieillir, ni de prendre de mauvais plis par l’expérience. Ainsi, me disais-je, à ne pas abandonner le triangle d’Euclide, même si les triangles astronomiques ne s’y accordaient pas, il y a plus qu’une commodité, quoi qu’Henri Poincaré prétendit nous faire croire ; et je pense que c’était pour s’amuser. Ce penseur était libre ; mais il n’honorait point ses semblables, peut-être parce qu’il ne se connaissait pas de semblable. Et c’est lui-même qui a dit que le pragmatisme, si directement visé ici et dans toutes ces pages, devait être rapporté à une défaillance du coeur. Voilà comment un génie finit par payer ce qu’il doit. »

Commentaire de Greg

Le voyez-vous ce beau futur, celui que nous pouvons aller chercher sans cesse. Rien dans le présent ne nous le refuse, mais notre oubli parfois de regarder au loin.
Il ne s’agit pas ici du progrès et de sa quête, mais bien de l’homme et de son libre arbitre; je peux vouloir demain différent d’aujourd’hui – et après ça tout est possible. Et il faut croire en l’autre, absolument. Je commente à peine ; ceci devient limpide avec le reste du livre.
Et si j’aime les idées de ce texte, c’est l’élan des phrases qui les portent que j’admire avant tout. Il est tellement plus simple d’écrire le contraire.

Meilleurs mots lus #12

Madame de Keravel – Extrait de « Pierrot mon ami », de Raymond Queneau

(Mme Pradonet parle avec sa fille Yvonne, vingt ans)
Quand tu auras un passé, Vovonne, tu t’apercevras quelle drôle de chose que c’est. D’abord y en a des coins entiers d’éboulés : plus rien. Ailleurs, c’est les mauvaises herbes qui ont poussé au hasard, et l’on y reconnaît plus rien non plus. Et puis il y a des endroits qu’on trouve si beaux qu’on les repeint tous les ans, des fois d’une couleur, des fois d’une autre, et ça finit par ne plus ressembler du tout à ce que c’était. Sans compter ce qu’on a cru très simple et sans mystère quand ça s’est passé, et qu’on découvre pas si clair que ça des années après, comme des fois tu passes tous les jours devant un truc que tu ne remarques pas et puis tout d’un coup tu t’en aperçois. Léonie s’intéresse à la femme pour laquelle est mort un homme qui l’avait aimée elle, c’est bien naturel. Des idées comme celle là, et même des plus baroques, il en pousse tous les jours sous le crâne de tout le monde, tu le sauras quand tu auras mon expérience.
(Pierrot pense à Yvonne, qu’il a rencontrée à la fête foraine)
Pierrot ferma les yeux, évoqua le brouhaha du manège, l’aérodynamisme du petit véhicule dans lequel il s’était serré contre elle; alors il ressentit les parfums troublants dont elle s’était imbibée, son coeur chavira de nouveau à la mnémonique olfaction de cet appât sexuel et, pendant quelques instants, il s’abîma dans la reviviscence d’odeurs qui donnaient tant de luxueux attraits à la sueur féminine.

Commentaire de Madame de Keravel

J’ai choisi de vous parler de Queneau et de son roman « Pierrot mon ami ». Ce n’est pas un auteur tout jeune (je crois même qu’il est diantrement mort à l’heure qu’il est) mais je n’avais jamais eu l’occasion de le lire et je suis tombée sous le charme.
La trame romanesque est pour le moins loufoque, et si on le lit d’un œil distrait, on se demande pourquoi ce bonhomme nous expose ses élucubrations. Mais si on affûte un peu son regard, on trouve au coin des pages des images poétiques et des réflexions philosophiques, telles des pépites enchâssées dans la terre. Et je l’ai choisi aussi parce que j’en ai parlé dans mes pages (et donc ça fait toujours ça de boulot en moins) : et .
Comme les extraits sont courts, je me suis sentie autorisée à vous en proposer deux.

15 commentaires sur “Meilleurs Mots lUUs #11 et #12: Greg et Madame de Keravel

  1. Alain les phrases sur la pensée sont belles, mais je ne peux me défaire des polémiques de ma jeunesse (idiot mais il n’est pas assez fort pour les effacer – et ça m’agace)
    Un joli passage de Queneau

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  2. Bon, Alain, j’y reviendrai.
    Queneau. Aaaah, Queneau ! En v’là une idée qu’elle est bonne. Les titres de Queneau sont très beaux. « Pierrot mon ami », « Le dimanche de la vie », « Les enfants du limon », bref, rien que ça ça me jette en l’air. Certains ici savent que je voue un amour infini pour Raymond Queneau. Je suis donc ravi de le trouver ici. J’aime beaucoup le premier passage. Cela fait déjà un bon moment que j’ai lu « Pierrot mon ami », et j’étais alors bien jeune. Je ne me souviens donc pas du livre de façon très precise. Par contre, je n’ai pas oublié cette saveur douce-amère, cette mélancolie et ce détachement propre à Queneau. Ce passage exprime bien tout ça. Bref, j’adore. Le second me semble un peu moins intéressant comme ça, coupé de tout, limite anecdotique. Mais bon, on va pas chipoter, bravo Madame Karavelle, c’est merveilleux, merci merci mille fois d’avoir choisi Queneau.
    Juste un truc : comment ça Alain c’est tellement plus intelligent que Queneau ? L’oeuvre de Queneau est justement fondée sur une intelligence mathématique, une intelligence poètique, une intelligence humaine, et en plus une vaste culture. Queneau se définissait d’ailleurs (comme son ami Le Lyonnais) comme un collectionneur de savoir. Bref, je m’égare. Je n’ai pas encore bien lu le texte d’Alain. Tout ce que je sais, c’est que l’intelligence intuitive et poètique, cette intelligence légère comme un pétale et lestée comme une brique, bref, l’intelligence de l’oeuvre de Queneau n’a rien à envier à celle d’ Alain (et vice versa, il ne s’agit pas d’opposer les deux). Les bouquins de Queneau sont riches, terriblement riches. C’était un joueur, qui derrière ses calembours et ses hénaurmités (c’est de lui d’ailleurs), cachait tout un bric-à-brac pas si bordélique que ça, une vraie caverne d’Ali Baba qui n’en finit jamais de vous surprendre. Voilà. Maintenant, j’ai faim.

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  3. Alain

    Quand j’étais jeune, j’étais au lycée Alain. Lycée où les jeunes bourgeois ne voulaient pas s’asseoir à côté du seul Français d’origine algérienne. (Inutile de dire que je m’asseyais, plus pas solidarité que par défi, d’ailleurs). Alain est un penseur de supermarché, qualque chose en BHL et Luc Ferry des années 30.

    Gracq l’a eu comme prof, et il en dit pis que pendre.

    Voyez, dans ce texte, la somme infinie des simplismes et des métaphores approximatives. Nul système, rien que simplifications.

    Ce néo – kantien doit être banni.

    Le libre arbitre, en outre, est une illusion temporaire, comme le dit bien Spinoza.

    Désolé, mes notes seront terribles.

    Cela n’a rien de personnel.

    Queneau

    Le dernier paragraphe, dans sa sensualité cynique, est magnifique. Je ne le connaissais pas. Merci à Mme de K. pour cette découverte.

    Le renvoi à son blog est intelligent. Bien vUU.

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  4. Alain: je ne sais pas si c’est un philosophe de supermarché, mais toujours est-il que je n’ai rien compris… c’est pas vraiment ma tasse de thé!

    Queneau: je vais me joindre au concert de louanges… j’aime bien… de là à en faire un favori pour la victoire, non pas vraiment.

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  5. C’est pas parce que Greg est un copain de la vraie vie, non non. Mais le texte d’Alain, moi je l’aime bien.

    Je ne juge pas par rapport au reste du personnage [que je connais fort mal d’ailleurs], mais par rapport à ce qu’il donne à lire ici, et si cela m’interpelle.

    Parfois je me laisserai aller aller à une telle vacation mentale.

    Je suis sensible au thème de la liberté de penser. D’être un iconoclaste. Car la tendance sociétale est le conformisme d’idées, et ça c’est plus dangereux que tout.

    Quant à Queneau, j’aime bien aussi. Mais je semble être moins dithyrambique que vous autres… Un peu de mal à juger rien qu’avec ces deux extraits. Car j’avoue ne rien connaître de Queneau [ben oui quoi, pendant de longues années de ma vie, c’était les mathématiques qui ont eu la faveur sur les mots littéraires. Cela ne t’étonnera pas, hein Madame de Keravel ? ;o) Les suites de Fibonacci, etc. ;o)]

    Bon, demain: au tour d’Augustin ! ;o)
    Et la surprise d’Olivier ! Vous allez voir… Ca a rapport avec 2007 !!!

    Enfin, encore un chaleureux merci pour les uns et les autres, pour vos intéressants commentaires. Si si, je pèse mes mots…

    Mais pour l’heure, direction la maison, le bain de Choupi puis le boulot après le bain de Choupi…

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  6. Je lis, je lis, mais le niveau ici est hallucinant. Du coup, je ne lis rien encore qui mériterait une place ici… ;o)

    Beaucoup de philosophes cette année. Alors je me demande : autant de gens lisent des philosophes, en lecture courante, comme ça ? ça m’interpelle, comme on dit ailleurs. [d’accord, les « gens » ici, c’est pas n’importe lesquels, mais bon…]
    Je rejoins là le commentaire de yo-cox. Si ce n’est que je peux rajouter des revues politiques, des analyses économiques, etc, et donc rien de bien définitif ni charmeur dans tout ça à publier ici.

    Par contre, un grand merci au Doc, c’est dire, j’ai même envie de lire Queneau maintenant ! c’était le but, non ?

    Reste la dérision, comme je l’ai fait l’an dernier…..
    Alors je crois que je vais passer mon tour cette année, à mon grand regret. Dis, tu m’en voudras pas ???

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  7. Bon, c’est sûr que mon commentaire ne vaut pas grand chose ; manque de distance au texte, et quelques raccourcis peut-être. Excès d’optimisme aussi.

    Pour les polémiques, j’avoue ne pas les connaître et avoir lu ce livre d’Alain presque par hasard. Et d’ailleurs, je ne prétends pas non plus maîtriser les concepts jusqu’au bout.

    Le texte, néanmoins, je le garde sans regret. Lorsque je le lisais, UU écrivait ici quelque chose de semblable:
    http://huuan.blog.lemonde.fr/?name=2006_07_choisir_cest_re

    En fait, c’est grâce à toi qu’Alain m’a paru si clair ; et lui m’a fait comprendre combien ce choix dont tu parles est réel. Il aurait sans doute fallu commencer par là. Mais j’avais oublié ;-).

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