Meilleurs Mots lUUs #9 et #10: Elisanne et Doc Huff

[NdUU: Le Concours des Meilleurs Mots lUUs est toujours ouvert… A la demande de quelques-un(e)s, ultime prolongation des Meilleurs Mots lUUs: Vous pourrez soumettre vos textes jusqu’au dernier jour de publication, soit environ fin Novembre/début Décembre ! Le règlement (très simple) est toujours …].

De la beauté, j’vous dis…

Beaucoup de beauté dans les Meilleurs Mots lUUs d’aujourd’hui.

Qui plus est proposés par deux ténors du jUUry, j’ai nommé Elisanne et doc Huff !

Je ne saurais dire pour vous, mais pour moi, la beauté et la sérénité de ces mots m’emportent, me bercent, me font du bien. Tout simplement…

Que les Meilleurs Mots lUUs gagnent !

Be cool, be open.

UU

ps: Nouveau sondage dans la colonne latérale à droite !…

Meilleurs mots lus #9

Elisanne – Extrait de « L’Eloge de la vieillesse », de Hermann Hesse

A l’écoute…

Une musique douce, une brise nouvelle
Parcourt la grisaille de la journée,
Elle semble effarouchée comme un battement d’ailes,
Hésitante comme un parfum printanier.

Venus de très loin, de l’aube de l’existence,
Nombre de souvenirs affluent,
Comme une ondée d’argent sur l’océan immense
Ils font frémir les airs et ne sont plus.

Le présent, le passé nous semblent bien distants
Mais les choses oubliées ne sont pas loin,
Le temps merveilleux, le monde d’antan
Sont là, tels un jardin ouvert, sans fin.

Peut-être qu’à cette heure mon ancêtre veille,
Lui qui repose depuis déjà mille ans,
Sa voix est désormais à la mienne pareille
Son corps reprend vigueur dans mon sang.

Peut-être qu’un messager attend devant l’entrée,
Et qu’il pénétrera bientôt sous mon toit ;
Peut-être bien qu’avant la fin de la journée
Je rentrerai pour toujours chez moi.

Commentaire d’Elisanne

Le livre réunit les plus beaux textes des dernières années de Hermann Hesse.
Les souvenirs intimes, esquisses croquées sur le vif, petits poèmes en prose et en vers, portraits…ultime défi de sa longue vie d’écrivain, accepter avec grâce la vieillesse et l’approche de la mort.
Chaque page est à la fois grave et radieuse.
J’aurais bien aimé rajouté ces mots toujours extraits du même livre :
« En vérité, il n’y a de jeunes et de vieux que parmi les hommes moyens. Les êtres qui possèdent des dons et se différencient des autres sont tantôt jeunes, tantôt vieux, comme ils sont tantôt joyeux, tantôt tristes. Le seul attribut réservé aux plus vieux est le pouvoir de manier avec plus de liberté, d’aisance, d’expérience, de bonté, la faculté d’aimer. »

Meilleurs mots lus #10

Doc Huff – Extrait de « Le chercheur d’or », de Jean-Marie Gustave Le Clézio (1985)

L’enfoncement du boucan (1892)

De plus loin que je me souvienne, j’ai entendu la mer. Mêlé au vent dans les aiguilles de filaos, au vent qui ne cesse pas, même lorsqu’on s’éloigne des rivages et qu’on s’avance à travers les champs de canne, c’est ce bruit qui a bercé mon enfance. Je l’entends maintenant, au plus profond de moi, je l’emporte partout où je vais. Le bruit lent, inlassable, des vagues qui se brisent au loin sur la barrière de corail, et qui viennent mourir sur le sable de la Rivière Noire. Pas un jour sans que j’aille à la mer, pas une nuit sans que je m’éveille, le dos mouillé de sueur, assis dans mon lit de camps, écartant la moustiquaire et cherchant à percevoir la marée, inquiet, plein d’un désir que je ne comprends pas.

Je pense à elle comme à une personne humaine, et dans l’obscurité, tous mes sens sont en éveil pour mieux l’entendre arriver, pour mieux la recevoir. Les vagues géantes bondissent par-dessus les récifs, s’écroulent dans le lagon, et le bruit fait vibrer la terre et l’air comme une chaudière. Je l’entends, elle bouge, elle respire.

Quand la lune est pleine, je me glisse hors du lit sans faire de bruit, prenant garde à ne pas faire craquer le plancher vermoulu. Pourtant, je sais que Laure ne dort pas, je sais qu’elle a les yeux ouverts dans le noir et qu’elle retient son souffle. J’escalade le rebord de la fenêtre et je pousse les volets de bois, je suis dehors, dans la nuit. La lumière blanche de la lune éclaire le jardin, je vois briller les arbres dont le faîte bruisse dans le vent, je devine les massifs sombres des rhododendrons, des hibiscus. Le cœur battant, je marche sur l’allée qui va vers les collines, là où commencent les friches. Tout près du mur écroulé, il y a le grand arbre chalta, celui que Laure appelle l’arbre du bien et du mal, et je grimpe sur les maîtresses branches pour voir la mer par-dessus les arbres et les étendues et les étendues de canne. La lune roule entre les nuages, jette des éclats de lumière. Alors, peut-être que tout d’un coup je l’aperçois, par-dessus les feuillages, à la gauche de la Tourelle du Tamarin, grande plaque sombre où brille la tâche qui scintille. Est-ce que je la vois vraiment, est-ce que je l’entends ? La mer est à l’intérieur de ma tête, et c’est en fermant les yeux que je la vois et l’entends le mieux, que je perçois chaque grondement des vagues divisées par le récifs, et puis s’unissant pour déferler sur le rivage. Je reste longtemps accroché aux branches de l’arbre chalta, jusqu’à ce mes bras s’engourdissent. Le vent de la mer passe sur les arbres et sur les champs de canne, fait briller les feuilles sous la lune. Quelquefois je reste là jusqu’à l’aube, à écouter, à rêver. A l’autre bout du jardin, la grande maison est obscure, fermée, pareille à une épave. Le vent fait battre les bardeaux disloqués, fait craquer la charpente. Cela aussi, c’est le bruit de la mer, et les craquements du tronc de l’arbre, les gémissements des aiguilles des filaos. J’ai peur, tout seul sur l’arbre, et pourtant je ne veux pas retourner dans la chambre,. Je résiste au froid du vent, à la fatigue qui fait peser ma tête.

Ce n’est pas de la peur vraiment. C’est comme d’être debout devant un gouffre, un ravin profond, et regarder intensément, avec le cœur qui bat si fort que le cou résonne et fait mal, et pourtant, on sait qu’on doit rester, qu’on va enfin savoir quelque chose.

Commentaire de doc Huff

Alors, d’abord, cette phrase « De plus loin que je me souvienne, j’ai entendu la mer » résonne en moi, m’appelle, me happe comme le « Longtemps je me suis couché de bonne heure » de Proust. Une phrase simple et tellement belle, qui scelle le roman, comme-ci chacune de ses suivantes n’étaient là que pour tenir ses promesses.
Et puis, il y a la langue de Le Clézio. Très pure, mais terriblement terrestre. Une langue qui va à l’essentiel, sans être crue pour autant. Le français sublimé sans le vouloir.
Et puis, à la lecture de ce livre, et ce passage en particulier, tous mes sens sont en alerte, peut-être aussi parce que je connais les champs de canne, la mer, les filaos et la Rivière Noire dont il nous parle. Tout ce qu’il écrit trouve un écho en moi, alors j’ai l’impression d’avoir fait la moitié du chemin à sa rencontre. C’est étrange.
Le passage qui suit mon texte est fait de poussière et de soleil, de terre rouge et de ciel bleu, de silence et d’attente.
Ma mère m’a raconté que quand Le Clézio était petit garçon, et qu’il suivait son père dans ses voyages d’affaires autour du globe, il lui arrivait de ne pas descendre à terre pour visiter ces pays inconnus, car il préférait rester assis dans sa cabine, devant son cahier et imaginer tout ça. J’aime ça.

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22 commentaires sur “Meilleurs Mots lUUs #9 et #10: Elisanne et Doc Huff

  1. A toutes et à tous>> Note postée en vitesse avant mon départ pour l’Allemagne demain tôt via Zurich… Bonne lecture !

    Encore désolé de n’avoir pu répondre aux commentaires sur la précédente note. Ce n’était pas l’envie qui manquait, mais le temps…

    Et maintenant, l’agenda des Meilleurs Mots lUUs m’impose aussi son rythme maintenant ! ;o)

    Bizz et bon lundi !

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  2. ELisanne

    Très beau texte de Hesse, qui m’était inconnu. Le roblème est celui de la traduction. DOmmage que l’on n’ait pas la version allemande. La note est sobre et bien tournée.

    Doc Huff
    Très beau texte, bien sûr…
    Très bien vu, note personnelle juste et sensible

    Décidément, le choix est difficile!!!!

    Bravo à tous deux

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  3. Hesse revient en force – joli texte – mais il est un peu trop tendre avec la vieillesse – pour courir derrière un autobus on voit la différence
    Le Clézio spécialement merveilleux là dans sa façon de parler de la mer – j’aime – et pas carte postale

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  4. Si, de l’extrait choisi par Élisanne, émane « une musique douce » qui me plaît, je me réjouis qu’elle ne lui ait pas joint celui qu’elle cite dans son commentaire, parce qu’il me fait grincher des dents (sorry), car je ne suis pas d’accord pour dire que serait réservé, systématiquement, aux plus vieux le pouvoir qu’il leur attribue… Tout le monde ne devient pas meilleur ou plus aimant en vieillissant, y a qu’à regarder un peu, autour de soi, ou dans le domaine public, ou dans les entreprises, etc.

    Mais j’ai lu plusieurs des livres de Hesse dans le passé, et ça donne, malgré tout, le goût de le retrouver. L’extrait est beau et bon, donc!

    N’ai jamais lu Le Clézio, alors l’occasion de le découvrir, grâce à Doc Huff, avec le charme qui opère : je ferme les yeux, et j’entends la mer. Et ce bonheur de la nuit à marcher sur le rivage… Et son mystère… Et le mouvement de ses flots qui vous gonflent le cœur… Et l’inconnu qu’elle fait pressentir…

    Merci à vous deux.

    Bon lundi tlm!

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  5. Je suis très heureuse de me retrouver face au texte de « Le Clézio », qui depuis » Le désert » est quelqu’un que je suis avec plaisir.
    Dire que j’ai failli mettre un extrait de « Etoile errante »
     » Par bouffées aux carrefours, je sentirai le vent de la mer… »

    Merci à vous
    Bon lundi

    Elisanne

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  6. J’ai essayé une fois de lire Le Clézio (je crois que c’était « Mondo et autres histoires »). Et bien je n’ai pas pu le finir (c’est très rare que je ne finisse pas un livre). Ce monsieur emploie l’imparfait au lieu du passé simple dans ses récits, et ça me déroute.
    Par exemple : « il montait l’escalier et entrait dans la maison » pour moi c’est OK s’il le fait tous les jours, mais pas si une fois, il y a trois semaines ou deux ans, il a monté l’escalier.
    Sans doute suis-je trop conformiste ?…

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  7. Je suis d’accord avec Augustin concernant la traduction du poème de Hesse.

    Pour ce qui est de l’extrait du Mauricien j’ai lu ce livre au collège en cours de français.
    Relire cet extrait a fait remonter en moi nombre de souvenirs… l’acné juvénile, les premiers râteaux, mon prof de Physique-Chimie Monsieur G., le jour où j’ai oublié mon jogging en EPS et que…

    Mais non je plaisante… j’ai adoré ! Je me suis rendu compte, avec plaisir, que la première phrase était restée gravée dans ma mémoire « du plus loin que je me souvienne, j’ai entendu la mer » ! Magnifique ! Je ne sais plus si j’ai aimé ou pas ce livre (je n’ai jamais aimé les livres qu’on nous forçait à étudier) et je ne me souviens plus exactement de l’histoire (parcours initiatique je crois), mais tu m’as donné envie de le relire !

    Promis je le rapporte de chez mes parents la prochaine fois que j’y vais !

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  8. 2 très beaux textes!
    Le poème de Hesse est pour moi désormais parmi les favoris… j’aime beaucoup le ryhtme et la musique du texte. On a envie de le murmurer…
    Le texte de Le Clézio est également très beau, je crois que la première phrase a effectivement marqué tous ceux qui ont lu le livre (voire même ceux qui ne l’ont pas lu!)… seul bémol à mon avis… la mer est un thème qui manque un peu d’originalité.

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  9. [la mer ? dites vous ? gloUU gloUU gloUU… plein de boulot pour moi ! Y a de la bonne pression dans l’air… J’essaie de poster ce soir tout de même les deux prochains textes…]

    MERCI beaucoup à toutes celles et tous ceux qui commentent les Meilleurs Mots lUUs !

    Vos commentaires participent largement à l’intérêt de ce concours, dans l’échange et le partage de nos coups de coeurs !

    Continuez comme ça, vous êtes PARFAITS ! ;o)

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  10. Je suis partagé face au poème de Hesse. Je le trouve très beau, serein et apaisé, c’est que j’aime. Pourtant, je suis mal à l’aise à la lecture, parce que je bute à la fin de chaque vers, ou plutôt au début de chaque vers. Je ne suis pas germanophone, alors la version originale ne m’aurait pas plus avancé, mais je me demande si la traduction n’est pas « mauvaise ». En même temps, la question de la traduction en poésie est un vaste sujet. En fait, voilà le type de poème qui me donne envie d’apprendre l’allemand. Trakl aussi me fait cette effet là. Je n’a

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  11. Je ne veux pas d’intermédiaire, ni de passeur. Je veux juste être confronté à l’auteur, à ses mots. Ce poème est très beau, mais j’ai le sentiment que la traduction le trahit. Bon Dieu, ça va être dur à noter…
    Sinon, Bretzelle me déçoit beaucoup. Aaah oui. Elle est définitivement tombée du côté obscur de la Suisse. C’est honteux.

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  12. En Suisse, on a peut être pas d’accès à la mer, mais on a des lacs.
    Et cela ne nous a pas empéché de remporter l’Americas Cup… et toc!

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  13. dsl huff mais c’est juste que j’ai été très séduite par le 1er texte alors forcément ma lecture du 2ème a été biaisée… ceci dit, je reconnais tout de même la grande qualité du texte et je l’ai noté à sa valeur (enfin celle que je lui donne).

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  14. Bonjour,
    pour une lecture plus harmonieuse il faudrait juste mettre un intervalle après chaque 4 lignes…
    je défends le poème choisi , hé, hé…
    la traductrice est Alexandra CADE
    ex:
    Une muisque douce, une brise nouvelle
    Parcourt la grisaille de la journée,
    Elle semble effarouchée comme un battement d’ailes,
    Hésitante comme un parfum printannier.

    Venus de très loin…

    Bonne journée…

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  15. Bretzelle >>: Mais enfin, faut pas être désolée ! Je rigolais, hein ? Chuis pas un susucre !
    (et puis bon, t’as pas de goût, t’as pas de goût, c’est tout, on va pas enf aire un fromage.)

    Djamel >> : Non, le pire, c’est qu’en Suisse vous avez des lacs, mais en plus, vous avez des suisses, et ça, c’est moche.

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