A-t-on la société que l’on mérite ?

Précision extrêmement importante : mon but n’est absolument pas de juger sur le fond le travail en cours, réalisé par la commission parlementaire sur l’affaire d’Outreau, ou plus précisément sur les potentiels dysfonctionnements soit du système judiciaire au global soit de Fabrice Burgaud, juge d’instruction sur ce procès. C’est un point de départ à une réflexion plus générale, qui m’inquiète beaucoup plus finalement.

Nous sommes lundi, et j’exUUlte.

Inversons le problème. Et si Fabrice Burgaud n’était pas responsable. Et si c’était la société elle-même qui est responsable de ce dérapage judiciaire [plusieurs personnes emprisonnées à tort en détention provisoire, parfois durant plus de 30 mois].

Re-situons le contexte. Nous sommes dans l’ère post-Dutroux. La société [tant française que belge – à en juger par nos journaux télévisés de l’époque et le nombre de correspondants des différents médias envoyés là bas] est traumatisée. Et dans un mouvement de *psychose collective*, personne ne veut que *ça* ne se reproduise.

Un *ça* sale et répugnant.

Et hop, on se remet à vivre l’équivalent moderne du gibet et de la catharsis collective par le lynchage en direct du coupable.

Ok ok, peut-être qu’il était trop jeune, le Fabrice Burgaud. Peut-être. De toute façon, comme je l’écris plus haut, il y a une commission parlementaire qui [j’espère] saura nous le dire en toute objectivité.

Et je ne contredirai personne qui voudra me rappeler – si besoin est – ce point là.

Mais mon point est ailleurs.

Peut-être qu’il était trop jeune. Peut-être pas. Vous ne m’enlèverez pas de la tête que les médias sont – du moins en partie – responsables de cette psychose collective. Ad minima, ils en sont partie prenante.

Selon Samuel Lepastier, [psychanalyste à la Pitié Salpétrière]:

« Outreau est un procès de sorcellerie des sociétés post-modernes » [entretien dans le Monde du 8 Février 2006].

J’accuse les médias. J’accuse notre société hyper-informée. J’accuse la sur-médiatisation. J’accuse l’information-spectacle.

Ok ok, l’information circule vite.

Ok ok, l’information véhicule un puissant sentiment de liberté. Mieux, elle est même parfois directement synonyme de liberté dans certains pays où les journalistes ne peuvent exercer dignement et librement leur travail.

Mais on ne doit pas pour autant faire l’impasse d’une réflexion de fond. Notre société moderne est minée, gangrénée par la fausse information. Pas la désinformation. Mais l’information sans recul. Celle du journal télévisé de TF1 [aussi bien le 13h que le 20h d’ailleurs]. Celui là même qui caracole en tête de toutes les mesures d’Audimat.

De là à croire que ce type de journal vous vend du temps de cerveau disponible, je ne ferai qu’un pas. Allègrement qui plus est. Mais il n’y a pas qu’eux à juger. Ce sont ceux qui le regardent. Ceux qui acceptent de se laisser manipuler par une telle information-spectacle que je condamne encore plus fortement.

J’accuse notre société hyper-informée. Je l’accuse de se laisser faire. Je l’accuse de se laisser manipuler. J’accuse son manque de courage. J’accuse son manque de recul. J’accuse sa léthargie et son incapacité à tirer seule la sonnette d’alarme.

« L’opinion publique, c’est la bêtise en action » Julien Green

Si les médias cherchent le scoop, c’est qu’il fait vendre. Et que les gens achètent. Et donc quoi de plus humain que de vouloir avoir le scoop le plus retentissant.

Rappelez vous il y a quelque temps [plus d’un an, non ?] cette mythomane qui s’était dite agressée dans le RER parisien par des jeunes voyous : je crois qu’elle avait déclarée s’être fait taggée des croix gammées sur son ventre de femme enceinte, dans un grand moment de mythomanie. En fait, peu importe cette histoire. C’est surtout que la pression de la société est telle que qu’il faut absolument agir *de suite*. Faire un communiqué de presse. *De suite*.

Comme ce récent meurtre antisémite il y a quelques semaines. Il faut occuper le terrain médiatique car on pourrait a contrario se faire taxer paradoxalement de sympathie pour les antisémites en cas de silence trop prolongé.

Jusqu’à des revues – réputées comme sérieuses, telles que Nature ou Science, qui ont publié des scoops scientifiques qui se sont révélés infondés [ex. Hwang Woo-suk, le scientifique coréen et son faux clone humain]. La course au sensationnel mène droit au mur, si ce n’est au bide scientifique en l’espèce.

On ne nous donne plus le temps. Malheureusement, c’est justement ça dont on manque.

Le temps. Le recul. Se poser. Et réfléchir [Le fait-on encore ? Ah la crise des intellectuels…].

Cela me fait penser qu’il faut que j’achète, que vous achetiez ce hors-série de la revue Le Débat, dirigée par le brillant Marcel Gauchet [le Désenchantement du monde, etc.]. Je l’ai entendu récemment sur France Q : c’est un hors-série sur la société des médias. Ou comment société et médias interagissent, pour le meilleur et pour le pire. Il est urgent que nous le lisions tous, ce hors-série, pour comprendre dans quel monde nous vivons.

Urgences_1

J’avais écrit une note sur les relations patient-médecin il y a quelques semaines, disant en substance que si les médecins tiennent parfois un discours trop prudent avec leurs patients, c’est que la société ne tolère plus l’erreur médicale. La zéro-tolérance médicale, absurde invention postmoderne.

J’ai ce même sentiment aujourd’hui. La pression de notre société est en train de la transformer de façon particulièrement profonde, et j’ai bien peur que cela ne soit pas dans le bon sens. Et on le réalisera peut-être un jour mais on sera bien égaré avant de revenir en arrière et choisir un autre chemin.

Je simplifie volontairement : un maire peut être condamné pénalement pour un accident qui s’est produit dans un jardin d’enfants sur un équipement défectueux de sa commune ; un directeur d’hôpital peut être condamné pour avoir sélectionné un architecte qui a proposé un circuit de canalisation ayant engendré à terme de la légionellose. Comme ça, on se dit : quoi de plus normal que d’avoir un responsable, mieux un coupable.

Ce que l’on réalise moins dans « l’opinion publique », c’est qu’un jour il n’y aura pas plus personne pour exercer certains métiers. Du moins, il n’y en aura plus assez. Ou pire, ce ne seront pas les plus compétents. Car il sera devenu tout simplement impossible d’exercer certains métiers.

Commençons [au hasard] par les gynécologues-obstétriciens pour lesquels le montant des assurances devient de plus en plus important du fait du nombre croissant de procès à leur encontre. Celui de mon assistante l’a plantée d’ailleurs pour cette raison. Elle ira se faire … accoucher ailleurs.

Et puis maintenant les psychiatres experts près la Cour d’Appel [c’est un des problèmes fréquemment soulevé par la justice en général : le manque de disponibilité et de compétences en psychiatrie pour pouvoir avancer dans les dossiers et in fine rendre des décisions de justice].

Qu’est-ce que je cherche à illustrer ici ? Qu’il est légitime d’exiger le progrès à tous les niveaux, de vouloir réduire les risques partout, d’avoir un résultat à la hauteur de ce pour quoi on a payé, etc. Mais que cette demande légitime, générale de la société – moi compris – ne se fait pas « toutes choses égales par ailleurs ».

Il y a besoin [notamment] :
– de plus de ressources [tant financières qu’humaines]
– de plus de tolérance [et oui, paradoxalement, le droit à l’erreur fait progresser]
– de plus de temps [alors qu’on est pressé par les échéances électorales, financières, budgétaires, etc.]
– d’un changement de NOS mentalités.

Mais qui mettra de sa poche pour cela ? Qui mettra du sien ?

Prenez par exemple le principe de précaution. On en parlait la semaine dernière avec douce Marie. Ah ah, cette notion me fait marrer…

Tout le monde s’accorde pour dire qu’il faut appliquer le principe de précaution autant que faire se peut, dans tous les domaines. Mais pour cela, il faut [c’est dans la définition même du principe de précaution] faire se matérialiser des risques encore inconnus jusqu’à présent. Car c’est seulement en envisageant le pire [i.e. la matérialisation des risques qui – je le rappelle – n’existent pas encore ou ne sont pas encore avérés par définition] que l’on peut prendre des décisions « de précaution ». Même lorsque l’état de l’art est moins avancé que la décision que l’on doit prendre [dernier exemple en date : le virus du chikungunya].

Vous comprenez que le principe de précaution me fasse marrer… Comprenons nous bien : je trouve ce principe de précaution fort à propos. Moi même dans la vraie vie me l’applique ce principe à plusieurs titres. Mais bon, force est de constater que ce principe de précaution reste un leurre tant qu’on n’a pas mis les moyens de prévention ou d’action en face.

La zéro-tolérance [politique, médicale, judiciaire, professionnelle quel que soit le secteur] a un prix. Et quelqu’un doit payer. J’ai bien peur que ce soit la société elle-même qui paiera de sa poche ce lourd tribut.

Je sais : je mélange tout. Mais pas tant que ça. Je bouillonne, j’exUUlte. Et pourtant, il ne faut en vouloir qu’à nous mêmes. Il me semble que l’on n’a que la société que l’on mérite.

Be cool, be open.

UU

ps : mes sincères excUUses aux ami[e]s blogueuses et blogueurs – en particulier celles et ceux qui ont un blog. Je ne vous délaisse pas. En fait, je manque cruellement de temps [boulot, *vraie* vie]. Je profite d’une toute petite éclaircie temporelle pour écrire cette [longue] note. Parce que j’avais besoin de partager cela. Parce que ce sujet est devenu soudainement urgent. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de m’absenter de mon UUnivers connUU. Merci en tout cas à celles et ceux qui continuent de bUUtiner par ici. ;o)

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7 commentaires sur “A-t-on la société que l’on mérite ?

  1. >Cher UU ta note touche à un débat tout à fait essentiel.
    Elle a un mérite énorme, celui de bien poser le problème avec des exemples effectivement divers et variés pouvant passer au départ pour disparates et sans relation.
    Cette réflexion engagée est très difficile à mener.Il y a en effet un autre sentiment qui intervient ou devrait intervenir- Je dis bien un sentiment- c’est la « confiance ». Les gens n’ont plus confiance à priori. Le sentiment initial prédominant est la « défiance » Enfin dernière chose (je suis décousu)on a l’impression avec cette recherche du risque zéro que beaucoup sont encore infantilisés et n’ont pas encore compris qu’ils étaient mortels et là pour mourir.Mais je déraille.
    Les bises à SweetMary.

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  2. « Dans la vie on a que ce qu’on merite et encore pas toujours »…c’est pas de moi 😉
    Ceci dit et tu ne vas pas me croire mais j’ai lu toute ta note en ce lundi matin…te jure !
    Bonne semaine.

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  3. UUh là là, tu es bien en colère ! Colère que je partage, d’ailleurs. Mais reprenons: et si ce que tu décris n’était qu’une nouvelle illustration de la marchandisation de notre société, de cette vague de monétisation des relations humaines qui dénature nos rapports et qui détruit, justement, …la confiance!

    Je reprends tes idées en vrac et je m’explique. Regarde: les médias, pour commencer. L’illusion du choix soi-disant offert au télespectateur « libre » qui, parce qu’il « décide » de regarder un programme, le rend populaire et donc attire les annonceurs et donc, le pérennise. Belle logique marchande, où l’alignement des besoins et des offres se ferait par la fameuse main invisible…

    C’est complètement ignorer la nature irrationnelle de l’homme, ses faiblesses et ses envies de descendre les pentes vers les points les plus bas (plus difficile que de gravir les montagnes). Ca nous donne un 20h de TF1 sans recul (et oui, c’est plus dur d’avoir du recul, et pourquoi en avoir puisque les gens n’en « veulent » pas?).

    Logique des parts de marchés… reportage cher et risqué dans les coulisses du pouvoir ou meilleur rapport qualité / prix de l’image choc tournée en banlieue?…

    Les avocats maintenant. Et les procès. Il ne s’agit pas du principe de précaution (j’y reviendrai plus bas), mais du principe de l’optimisation (des revenus). Aux Etats-Unis (mais patience, ca arrive en France!) des avocats attendent à la sortie des hostos en donnant leur carte de visite à ceux qui en sortent: appelez-moi, on va leur mettre un proces, en demander un max, et ca ne peut que vous rapporter (et à moi aussi). L’avocat attaque, attaque, en demandant des dommages mirobolants, surtout qu’il est payé au pourcentage (ca aussi, c’est plutôt interdit en France mais la loi change…). C’est la cupidité de certains avocats (et de leurs patients?) qui détruit les médecins, pas le principe de précaution…

    Et le fait que ca devienne absolument normal pour les gens, dans leur tete, de prendre un avocat lors d’un accouchement, c’est la mort de l’humanisme, et c’est encore une conséquence de la culture individualiste fondée sur la monétisation des rapports…

    Autre triste triomphe de la marchandisation, la mort des tontines en Afrique… l’acquisition dans les jeunes générations (au moins dans nos pays) du réflexe marchand (non pas, « tu veux un bonbon? je te le donne » mais « tu me donnes combien pour que je te donne un bonbon? »… et j’en passe…

    Bon, pour finir, le principe de précaution (j’avais promis!)… tu as deux facons de le considérer: une vision humaniste et une vision… monétaire, encore. La vision humaniste se demande « quel risque suis-je pret à prendre si mon projet peut mettre en jeu une vie » (par exemple). Et la réponse est donnée par la société, qui collectivement prend une décision. La vision monétaire demande « combien pour une vie? Est-ce que mon projet me rapporte plus? » et prend une décision sur ce trade-off.

    Tu te doutes bien que c’est cette voie-là qu’on est en train de généraliser. On fait du « carbon trading » (combien faut-il que je paye pour pouvoir te tuer au dioxyde?), on laisse tourner les centrales nucléaires (risque x prix d’un mort x nombre de morts

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  4. OK avec Yomka, notamment sur le facteur irrationnel. Mais tout de même, nous-même, quand nous montons dans notre voiture, consacrons-nous le temps, la peine et l’argent de vérifier les freins.

    Nous ne prenons pas sur notre temps et notre argent pour faire réviser notre voiture à chaque déplacement. Avec le risque de mourir en voiture et d’avoir un pb de frein, on a de quoi obtenir un prix partiel que chacun met individuellement et subjectivement sur sa vie et sur celle de ses proches (qui l’accompagnent).

    La vie a un prix (subjectif), sans quoi nous la consacrerions entièrement à en prévenir les risques.

    Sur le principe de précaution, voir Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé

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