De la chute de Saïgon à l’hôtesse d’Air France

Vx_saigon_rue_catinatAujourd’hui, 29 avril 1975. Mon frère aîné vient de fêter ses neuf ans. Son frère et sa soeur sont aussi là. Mais le coeur n’y est pas. Des bruits d’explosion se font entendre au loin. Ou peut-être que si. Peut-être que le coeur y était finalement. Parce qu’à cinq ans et sept ans, peut-être qu’on ne les entend pas vraiment ces canons, qu’on les prend tout simplement pour des pétards allumés par les garçons d’un autre quartier. On oublie tout alors, même que c’est la guerre depuis trente ans dans ce pays.

Vx_saigon_cathedraleJe vais naître dans dix jours. Man [ndlr : Maman dans ma langue] doit avoir peur aujourd’hui dans la maison de ses parents. Ce sera pire encore la semaine suivante à la clinique Saint Paul quand on entendra les chars du FNL(*) qui vont commencer à sillonner les rues de la ville et les marquer d’une lourde cicatrice dont le pays ne se remettra pas. Parce qu’elle au moins – elle – sait qu’il faut avoir peur. Tous ces stratagèmes dont le FNL a usé pour infiltrer le Sud et le faire se déchirer de l’intérieur présagent d’un pouvoir qui saura se montrer intolérant et liberticide.

Vx_saigon_palais_du_gouverneur_gnralCela fait bien quatre semaines que Ba [ndlr : Papa dans la même langue] est parti en mission à Paris, la capitale de la métropole. Ses collaborateurs arrivent enfin à le contacter en France et l’enjoignent d’abandonner l’idée d’un retour devant le risque d’être fait prisonnier par les soldats communistes. Lui veut rentrer. Il vient d’entendre à la radio que les chars étaient arrivés aux portes de la ville. Vu de loin, tout paraît moins périlleux : il doit protéger sa famille. Mais il décide de repousser son départ. Il a bien fait. Mais sa déchirure est encore plus grande parce que Man va être seule, entre le bonheur de ma future naissance et le malheur de la séparation forcée. Pourtant tout allait pour le mieux en mars.

Dix jours plus tard, je suis arrivé mais Saïgon vient de chuter. La mission de Ba se termine le lendemain. Mais il ne peut plus rentrer. C’est désormais un autre pays.

Quatre ans plus tard, nous cinq allons enfin rejoindre Ba. Le bonheur d’une retrouvaille essentielle et le malheur de devoir quitter mon pays et mes grands-parents. Je quitte tout ça, à bord d’une Caravelle d’Air France. Le plus clair souvenir de mon enfance remonte à cet épisode. Celui d’une hôtesse de l’air qui m’offre un objet magique. Ce dernier continuera à m’émerveiller pendant des années parce que je ne comprenais pas comment il pouvait renfermer autant de couleurs dans un seul et même crayon. Je m’étonne toujours d’ailleurs.

Be cool, be open.

UU

(*) FNL : Front National de Libération

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9 commentaires sur “De la chute de Saïgon à l’hôtesse d’Air France

  1. L’histoire est toujours différente, quand elle est racontée par ceux qui l’on vécue. Ce n’est plus une série théorique et sèche de dates ou d’événements, mais l’histoire devient ce qui est arrivé à des êtres humains à certaines dates et pendant certains événements.

    Je ne voulais pas laisser passer la date sans faire une note sur mon blogue. Je vais simplement utiliser une de tes photos et renvoyer sur ta note 🙂

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  2. jpc et les autres>>Je vous conseille d’aller voir sur le site du Monde (dans sa partie ouverte aux non-abonnés) qui vient tout juste de mettre en ligne ça :

    – le portfolio photo de cette journée du 30 avril 1975 à Saïgon
    http://www.lemonde.fr/web/portfolio/0,12-0@2-3216,31-644770@51-640667,0.html

    – le très intéressant témoignage de Philippe Franchini sur son retour à Saïgon (écrivain et ancien propriétaire de l’hôtel Continental à Saïgon – j’ai notamment lu de lui un livre d’analyses et de témoignages historiques intitulé « Saïgon 1925-1945 De la Belle Colonie à l’éclosion révolutionnaire ou la fin des dieux blancs »-Editions les Autrements 1992)
    http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-644589@51-640667,0.html

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  3. Le supplément du Monde, le Monde 2 a trouvé un joli titre qui résume dans sa simplicité ce qui est en filigrane dans ton « post » : « le jour où Saïgon est devenue Ho Chi Minh Ville ». Changement soudain de nom et de consonnances : tout un symbole…

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  4. de la poesie, pour un pays qui a beaucoup souffert, je vis ici depuis 8 ans, et malgre tous les changement qu’il y a pu avoir depuis 1975 ce pays est reste a ce jour le plus beau que je connaisse.
    tu as eu beaucoup de chance de pourvoir partir d’autres sont restes et en eu moins.
    je ne sais ce que tu fait aujourd’hui mais sache que je suis de tous coeur avec toi, et sache que souvent ce sont les mechants qui gagne.
    les bombes se sont tu maintenant le calme est revenu, et le sud a pris sa revanche (economique bien sur) crois moi je travaille ici et je le vois tous les jours,
    j’espere te rencontres un jour dans ton pays… alors a bientot a saigon, car saigon et le nom d’une ville qui sourri, et ici tous le monde l’appelle encore ainsi.

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  5. Par mon père j’ai connu l’histoire de votre pays qu’il aimait beaucoup et où j’aurai pu naître durant cette période terrible. Je suis heureuse de vous savoir à nouveau libre !

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  6. je vous comprends, j’ai quitté saigon le 12 avril 1975, à l’age de 12 ans, dans l’avion je revois encore la campagne et les rizières qui miroitent. j’en pleure encore.
    cordialement

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  7. De Saïgon, 2 jours de souvenirs en 1973 avec le père de ma fille en permission, un peu plus de choses à acheter et voir qu’au Laos où j’habite entre 1971 et 1974 : j’ai 18 ans.
    En janvier 1974, je quitte Vientiane, mon père enseignant à Chinaïmo, sachant que je n’y remettrai surement jamais les pieds… Je pleure lorsque les roues de l’avion quittent le sol et que le train d’atterrissage rentre. Les choses avaient déjà changées. En mai 74, ma mère m’écrira qu’ils font pousser des légumes dans les massifs de fleurs dans l’avenue Lane Xang…
    Avril 1975, je suis en fac de Droit à St Etienne en France, je suis jour par jour, heure par heure, ce qui se passe à Saïgon, je ne puis me résoudre à dire l’autre nom. Un copain français que j’ai retrouvé de l’époque de Paksé où j’ai aussi résidé ne le peut pas non plus. Le 29, je vois à la Télé la noria d’hélicos qui évacuent des gens…Les autres derrière cette grilles qui crient et supplient. Je pleure et pense à ceux qui resteront… Je repense à cette horrible époque de l’épuration en France en 44. Et les femmes et les enfants qu’en feront-ils ? Et tous les autres ? Je passe tous ces jours horrifiée par les images des chars qui entrent dans Saïgon.. A la fac, ils sont indifférents.. Personne ne me comprend et je me sens seule. Maintenant, j’ai 54 ans et je n’oublierai jamais. On les a abandonnés pour des raisons géopolitiques et économiques, je le sais par mes études et ma compréhension du monde… Et Coca-cola est revenu là-bas comme si de rien n’était… Les vétérans américains ont été méprisés…Je ne parle même pas du Laos… Nous sommes si peu à comprendre. Qui se souvient encore ? Qui comprend tous ceux qui nous sont arrivés plus tard, déracinés, parfois après des épreuves incroyables ? C’est vrai que l’histoire est écrite par les vainqueurs, les vaincus n’ont jamais leur mot à dire. Les gens ont la mémoire bien courte pour se vanter de partir en vacances à… non je ne l’écrirai pas : je dirai encore Saïgon !!!
    Tous les mois d’avril je repense à ces évènements, ce drame. Je revois ces mêmes images marquées en moi à jamais. J’ai pu discuter avec des vétérans américains et je leur rend hommage comme à tous ceux qui ont réussi à revenir en France et à s’adapter à notre vie, venant de si loin avec un si lourd passé. Une amie m’a dit que là où j’habite aujourd’hui, elle avait été traitée de « Niaque » à cette époque.. Quelle jolie preuve d’ouverture d’esprit du peuple français qui oubliait une partie de son histoire. Mais la France a-t-elle vraiment une mémoire ? Pardon de la part de mon pays à ceux que l’on a traité comme mon amie ! Et n’oublions JAMAIS Saïgon !

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